Sur différentes tribunes, dans les formations qu’ils reçoivent, les gestionnaires se font rappeler l’importance de mettre en place de bonnes pratiques pour réduire le stress de leurs employés et de leurs équipes. Mais qui se préoccupe du stress des dirigeants?

Le leader courageux affrontant l’anxiété

Souvent pris entre l’arbre et l’écorce, les gestionnaires doivent mobiliser leurs équipes tout en répondant aux impératifs de performance de leur organisation. «On évoque beaucoup le stress des employés, mais celui des leaders eux-mêmes, et de leurs épaules chargées? Ils sont pourtant des courroies de transmission essentielles», avance Marie-Claude Gaudet, professeure adjointe au Département de gestion des ressources humaines à HEC Montréal. Selon elle, les problématiques liées au stress chez les leaders sont réelles, et leurs impacts, multiples. «Frustration, détresse, anxiété, cynisme, le stress mal vécu d’un gestionnaire rebondit sur son équipe et affecte sa performance, directement ou non. Alors qu’on investit de plus en plus dans des initiatives et des programmes divers visant la santé globale des employés, tous les effets bénéfiques seront neutralisés si les gestionnaires ont eux-mêmes des comportements nuisibles à un climat sain.» Que faire, alors? «S’occuper d’eux, de la même manière qu’on s’occupe des employés», clame la professeure, «ils sont humains comme tout le monde.»

Il est d’autant plus important d’y voir, puisque l’anxiété stimule les comportements de vigilance et de contrôle : les gestionnaires risquent alors de sombrer dans la supervision abusive, un comportement sournois qui génère incertitude et tensions. «Les dirigeants se doivent d’approcher leur stress de la bonne manière. En effet, on ne peut demander aux autres de bien gérer son anxiété sans savoir le faire. Tout part de la gestion de soi et d’un principe universel : connais-toi toi-même», conseille Estelle M. Morin, professeure titulaire au Département de management à HEC Montréal. Cette habileté découle, comme l’explique la professeure, de l’intelligence émotionnelle. «Le réel leadership devrait faire montre de courage. Et le courage sait composer avec trois émotions primaires : l’anxiété (ou la peur), la colère (ou la frustration) et l’espoir. Le dirigeant courageux saura investir son énergie et ses inquiétudes sur des objectifs qui vont donner un sens au travail de son équipe, stimulant l’espoir.» Ainsi, les troupes déploieront leurs forces avec le sentiment de contribuer.

Les nœuds et les papillons

Si le gestionnaire a un rôle si important face à la réaction négative ou positive du stress de ses employés, c’est à cause de la résonnance du stress, une forme de contagion sociale : la simple exposition à des individus stressés provoquerait la production des hormones de stress. Et plus votre interlocuteur est stressé, plus il résonnera sur vous. «Non seulement le stress a un impact sur la performance ou la prise de décision du gestionnaire, mais s’il n’arrive pas à gérer convenablement son stress, et qu’il débarque enragé noir dans une réunion, il résonnera sur tout le monde sans même s’en rendre compte! Et peu importe son niveau d’empathie : il ne pourra jamais vous aider à faire face à votre anxiété s’il est lui-même sous haut stress», affirme Sonia Lupien, neuroscientifique et directrice du Centre d’études sur le stress humain de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

En outre, le leader stressé risque de prendre de très mauvaises décisions. «La première chose que le stress affecte, c’est l’attention sélective», prévient la chercheuse, «parce que ce qui est le plus pertinent au monde pour un cerveau, c’est une menace. Le stress diminue d’au moins 20 % la performance, plus encore selon le niveau de menace perçue.» Par exemple, poursuit la spécialiste du stress, des mois de pandémie ont divisé l’attention de tous les employés, entre la détection de la menace liée au coronavirus et la tâche à accomplir. «En ces temps de crise prolongée, mieux vaut fragmenter le travail au lieu de donner à ses employés des gros dossiers de longue haleine», conseille Sonia Lupien.

Bref, le gestionnaire doit, en priorité, s’occuper de son propre stress. Il doit aussi soigner le message associé au stress, le choix des mots étant essentiel : mieux vaut évoquer des papillons que de parler de nœuds. «Dans une étude menée auprès d’enfants, à qui on expliquait le stress par le sentiment de nœuds serrant le ventre ou par des papillons, ceux qui associaient le stress aux nœuds produisaient davantage d’hormones de stress», explique Sonia Lupien. «Le message est fondamental! Quand j’entends parler d’une semaine “antistress”, je me dis : mais quel message envoyez-vous? Vous comprenez vraiment mal le stress. Quand on sait comment le phénomène fonctionne, on peut réellement maximiser la performance.» Non, le stress n’a pas à être éliminé. Permettez-lui simplement de s’envoler!