Autant se faire une raison : le stress ne peut être éliminé de notre quotidien. Il assure la survie. Pourtant, attaché au mythe tenace et réducteur de «bon» ou «mauvais», le stress trimballe une réputation controversée.

La menace à l’égo

Peu importe la situation ou le lieu, milieu de travail ou vie personnelle, la réaction au stress ne varie pas. «Elle est toujours la même : primitive, organique et saine, dans un contexte de survie», cadre d’emblée le Dr Serge Marquis, médecin du travail dédié depuis trente ans à la santé des organisations, à l’épuisement professionnel et à la détresse psychologique dans l’espace de travail. Cette réaction sera inévitablement déclenchée par la perception d’une menace. Dans le cas du stress en contexte professionnel, cette menace est liée au travail. «La menace peut être très concrète : je peux perdre mon emploi, pour diverses raisons, ce qui est associé à la survie. Mais dans une lignée tout à fait actuelle, l’égo, phénomène moderne glorifié par les égoportraits, est devenu un fabuleux vecteur de stress», explique le spécialiste, fondateur de T.O.R.T.U.E., une entreprise de consultation dans le domaine de la santé mentale au travail.

Notre égo, cet assemblage complexe de représentations de soi fabriquées au cours de notre existence semblables à de nombreuses pelures identitaires, est constamment menacé. En outre, dans notre monde contemporain, où le travail dessine à gros traits notre identité, la menace est fréquente. «Que ce soit à cause d’un leadership toxique, ou parce que mon projet est critiqué par un membre de mon équipe, par exemple, mon cerveau perçoit une menace à une représentation de moi-même liée au travail, menace aussi effrayante que le rugissement d’un fauve», illustre le Dr Serge Marquis. Et voilà la cascade d’hormones du stress qui s’enclenche.

Si cette réponse physiologique demeure toujours la même, «ce sont les émotions et leur intensité qui donnent pourtant un sens à la situation menaçante», précise Estelle M. Morin, professeure titulaire au Département de management à HEC Montréal. «Il est essentiel de différencier le stress, une réponse naturelle à toute demande d’adaptation, et l’anxiété, associée aux émotions telles que la colère, la frustration, la peur et l’impuissance.» Mais surtout, ajoute la chercheuse, il faut se rappeler que le stress libère l’énergie nécessaire lorsqu’il s’agit de faire face à la menace.

Gestion du stress… ou gestion de l’énergie libérée

Le stress fournit donc de l’énergie : en soi, il n’est ni négatif, ni positif. C’est plutôt l’émotion qui l’accompagne qui teintera l’expérience : la façon dont on aborde la menace fait toute la différence. «L’anxiété donne de l’intensité à l’émotion qu’on éprouve. Elle donne un sens à une situation qui bascule. Et là, l’intelligence émotionnelle entre en jeu», fait remarquer Estelle M. Morin, membre du Consortium de recherche sur l’intelligence émotionnelle appliquée aux organisations. «Les individus qui ont de bonnes habiletés à nommer et à comprendre leurs émotions pourront se ressaisir plus rapidement et avec davantage de facilité lors d’un moment difficile. Ils retrouvent plus aisément leur équilibre, puisque la gestion de l’anxiété repose sur la capacité à agir sur les émotions qui l’accompagnent», diminuant d’autant les risques d’épuisement professionnel ou d’anxiété de performance.

Si l’analyse des émotions compte, il est essentiel de canaliser l’énergie accumulée lors d’un événement stressant : le corps se mobilise avec vigueur pour répondre à la menace. «C’est une réponse physiologique, et le corps doit se libérer de cette énergie», explique Estelle M. Morin, évoquant l’exercice, la méditation ou, pourquoi pas, le chant ou la danse. À chacun son exutoire. «Et puisqu’elle est là, investissez cette énergie dans quelque chose de productif!»

Ni bon, ni mauvais, le stress, mais attention à ce qu’il ne s’incruste pas! «La réaction au stress devient nocive lorsqu’elle ne joue plus son rôle adéquatement, que cette réponse se répète et perdure, qu’elle se chronicise, maintenue par une menace mentale persistante, tel un mantra aliénant du genre : “je n’y arriverai pas”», prévient le Dr Serge Marquis. «Prenez l’exemple d’un système d’alarme, qui a été déclenché par une source potentielle de danger, mais qu’on laisse sonner sans interruption heure après heure. Le cri, strident, oppressant, ne joue plus son rôle.»

 

Stop! L’essentiel temps d’arrêt

À laisser l’alarme sonner, c’est l’être entier qui risque de se vider de son énergie vitale, laissant la voie libre à l’épuisement professionnel. Prenons donc le temps d’interrompre l’alarme et de reprendre le contrôle. «Pour maîtriser la situation, il faut s’arrêter et réfléchir, remettre les choses en perspective», insiste Estelle M. Morin. «Si notre corps nous envoie des avertissements, c’est pour nous signaler des choses importantes. Et plus ces réactions sont fortes, plus ça vaut la peine de faire “stop”!»

Abondant en ce sens, le Dr Serge Marquis soutient que le cerveau privilégie de placer son attention sur ce qu’il perçoit comme une menace. «Il est entraîné à ça, pour la survie. Au travail, critiques ou blâmes sont autant de menaces répétées à la représentation que j’ai de moi-même, au statut que j’ai dans l’entreprise, et qui tournent dans ma tête en me faisant anticiper le pire. S’octroyer une pause permettra de sortir de cette fraction de seconde où le cerveau, réagissant de manière primitive à la menace, m’a emprisonné spontanément. Un temps d’arrêt et de réflexion laisse place à l’intelligence, à la créativité et à la lucidité, favorisant l’émergence de l’inventaire des pistes d’action.»

Alors, lorsque votre cœur s’accélérera, que vous ressentirez des nausées et des maux d’estomac, ou que votre soudaine irritabilité surprendra vos collègues, soyez à l’écoute. Prenez une inspiration profonde et posez-vous la question suivante : ma survie est-elle à ce point menacée que je ne peux plus rien y faire? Ensuite, allez courir une vingtaine de minutes… ou enfermez-vous discrètement et dansez jusqu’à épuisement!