Sept mois : c’est le temps qui s’est écoulé entre le moment où l’avionneur Airbus a annoncé qu’il comptait acquérir le programme CSeries de Bombardier (octobre 2017) et la signature d’une entente à cette fin (juin 2018). Accordé au prix symbolique de 1 $ au constructeur toulousain, ce véritable don a suscité de nombreuses réactions de ce côté-ci de l’Atlantique. Gestion en a discuté avec Jacques Roy, professeur titulaire au Département de gestion des opérations et de la logistique de HEC Montréal.

Disons tout d’abord que cette cession est un gage de succès pour la CSeries. Dans un marché qui demeure incertain pour ce type d’appareils et où la concurrence est très féroce – Boeing et Airbus ne ménagent pas leurs efforts pour damer le pion à leurs rivaux –, cette annonce a ouvert des perspectives d’avenir à ce projet de Bombardier. Il y a une dizaine d’années, j’avais d’ailleurs accueilli avec une certaine réserve l’annonce de Bombardier selon laquelle ce constructeur voulait se lancer à la conquête du segment des appareils de 100 à 130 places. Selon Bombardier, ce marché était négligé par la concurrence et présentait un potentiel d’affaires important, car peu de concurrents directs s’y étaient intéressés, sauf peut-être le brésilien Embraer. Mais peut-être qu’il n’y avait pas de concurrents justement parce qu’il n’y avait pas de marché assez vaste.

Les concepteurs de la CSeries n’ont pas à rougir du manque de qualité de leurs avions, bien au contraire. Ce sont des appareils confortables, à la fine pointe de la technologie, qui permettent d’assurer de longues liaisons. Mais les principaux acquéreurs d’avions au cours des dernières années ont été des transporteurs à bas prix, et ce qui les intéresse avant tout, ce sont des avions un peu plus gros comme les Airbus A320 et les Boeing 737, dont le coût d’exploitation par passager est plus bas. Ainsi, de ce point de vue, je ne suis pas sûr que la CSeries soit très concurrentielle.

C’est pourquoi je considère la reprise de la CSeries par Airbus comme une bonne nouvelle, ne serait-ce que pour la survie de ce programme innovateur. Personne ne peut nier la force de vente du géant européen, et l’arrivée d’Airbus va à coup sûr donner un deuxième souffle aux perspectives commerciales de ces avions.

Du côté de la chaîne d’approvisionnement, cette décision va permettre la reconduction de contrats pour de nombreux fournisseurs en ce qui concerne les premiers appareils de la CSeries. Ce qui va changer, en revanche, ce sont les exigences. Airbus a beaucoup plus d’expérience dans la gestion de la chaîne d’approvisionnement et ses attentes sont bien plus élevées que chez Bombardier. C’est un message clair qui a été lancé aux fournisseurs, tant anciens que nouveaux : « Vous allez devoir faire mieux en réduisant vos coûts et en livrant à temps. »

Une pression soutenue va donc s’exercer sur les fournisseurs, mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose en soi. Les grands donneurs d’ordres comme Airbus, Boeing ou Pratt & Whitney ont tendance à accompagner leurs fournisseurs afin qu’ils s’améliorent et deviennent plus performants. Les fournisseurs québécois devraient donc accueillir la venue d’Airbus comme une occasion d’accroître leur expertise et, par effet de ricochet, d’augmenter leurs exportations.

En définitive, la seule mauvaise nouvelle dans cette cession, c’est ce nouveau coup porté à notre fierté nationale.

Propos recueillis par Eléonore Genolhac, édimestre et rédactrice web à Gestion HEC Montréal