Article publié dans l'édition Automne 2019 de Gestion

Les défis du marché du travail québécois

Mia Homsy est directrice de l’Institut du Québec.

À l’heure où le taux de chômage atteint un creux historique, où on peine déjà à pourvoir certains postes et où le raz-de-marée technologique s’amorce, une question s’impose : le marché du travail québécois saura-t-il relever les défis qui le guettent ?

C’est une question complexe – et trop importante pour ne pas en tenir compte – qui nous commande de revoir nos outils d’analyse : en effet, l’approche traditionnelle d’évaluation de la vigueur du marché du travail et de la qualité des emplois doit être repensée.


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Dans son plus récent diagnostic de la qualité du marché du travail québécois1, l’Institut du Québec propose de nouveaux outils qui permettent de suivre un large éventail d’indicateurs non seulement pour mesurer la performance économique du marché du travail mais aussi pour évaluer sa capacité d’inclusion, sa durabilité et sa résilience à plus long terme.

Les indicateurs généralement retenus pour évaluer l’état du marché du travail sont plus utiles pour comprendre le passé que pour se préparer au futur. C’est dans ce contexte que nous avons décidé de concevoir un instrument d’analyse prospectif qui tienne compte à la fois de l’aspect économique et des dimensions sociales et environnementales du marché du travail.

L’information obtenue permet donc de mieux cibler les forces et les faiblesses du marché de l’emploi afin de déterminer les mesures à prendre et de mobiliser les décideurs politiques dans le but de mieux planifier notre avenir collectif.

Marché du travail vigoureux

Le marché du travail québécois connaît actuellement une embellie indéniable. Le taux d’emploi chez la population généralement active, soit les personnes âgées de 25 à 54 ans, est particulièrement élevé et le nombre de travailleurs à temps partiel involontaire baisse constamment.

Par ailleurs, les salaires, le nombre d’emplois bien rémunérés et le pouvoir d’achat des travailleurs québécois se sont accrus au cours des dernières années. Toutefois, bien qu’on puisse enfin observer une hausse du nombre d’emplois offrant des salaires supérieurs à 25 $ de l’heure, cette progression n’aura permis au Québec que d’effectuer un certain rattrapage par rapport à l’Ontario.

Autre point positif, la participation au marché du travail des femmes – surtout les mères de famille –, des jeunes, des immigrants et des travailleurs expérimentés (60-69 ans) continue de s’améliorer.

Très encourageants, ces signes témoignent d’une grande résilience du marché du travail devant le vieillissement de la population.

De sérieux défis devant nous

Malgré ces récentes améliorations, le Québec accuse toujours du retard, notamment par rapport à l’Ontario, en matière d’intégration en emploi des immigrants nouvellement arrivés (depuis cinq ans et moins) et des travailleurs expérimentés.

De plus, si le Québec ne parvient pas à accroître la compétitivité de sa main-d’œuvre, les bons résultats observés au cours des dernières années risquent de disparaître à plus long terme. Tant pour ce qui est de la productivité du travail qu’en ce qui a trait aux coûts unitaires de main-d’œuvre, non seulement le Québec performe moins bien que l’Ontario, mais l’écart entre ces deux provinces s’est aussi accentué depuis quelque temps.

Avec l’accélération des changements technologiques, la formation – initiale et continue – et le développement des compétences (littératie élémentaire et numératie) deviendront de plus en plus essentiels à la participation des travailleurs au marché du travail.

Or, malgré les récents efforts, le Québec figure toujours au dernier rang du classement des provinces canadiennes en matière de diplomation au secondaire, tandis que l’écart continue de se creuser avec l’Ontario quant à l’obtention de diplômes d’études collégiales et universitaires.

Cessons de naviguer à vue !

Bien que les discours des gouvernements soient fortement axés sur l’importance d’une meilleure intégration en emploi des personnes autochtones et des gens vivant avec une incapacité, il n’existe actuellement pas de données fiables (ou alors il y en a très peu) qui soient mises à jour assez régulièrement pour en mesurer l’évolution avec précision.

Même constat du côté de la formation continue : bien que les gouvernements investissent des sommes considérables, force est d’admettre que les données disponibles ne permettent pas de brosser un portrait clair de la réalité.

Non seulement il est difficile d’en suivre l’évolution, mais il sera surtout impossible de mesurer les retombées des investissements publics sans de nouvelles données.


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Enfin, il s’avère primordial d’établir des priorités dans un contexte où la demande de travailleurs surpasse l’offre. Le gouvernement du Québec devrait rapidement cibler certains secteurs ou professions jugés plus stratégiques pour le Québec et tout mettre en œuvre pour y atténuer les effets néfastes du manque de main-d’œuvre.

Il ressort clairement de nos travaux que l’embellie actuelle du marché du travail québécois est à risque. La plus faible compétitivité des entreprises d’ici, le taux de diplomation québécois inférieur à celui de l’Ontario ainsi que le manque aberrant de données et de priorisation des besoins en sont les principaux facteurs. Le gouvernement du Québec doit absolument jouer son rôle pour remédier à ces lacunes.Qualité du marché de travail


Note

1 Scarfone, S., et Homsy, M., « Qualité du marché du travail au Québec : l’embellie actuelle sera-t-elle durable ? – Diagnostic du marché du travail québécois », Montréal, Institut du Québec, 2019, 77 pages.