Le raz-de-marée de démissions, le rejet des bullshit jobs, lattrait du télétravail ou lenvie dune nouvelle carrière témoignent bien du fait que la quête de sens tend à gagner toutes les sphères demploi. Comprendre cette «aspiration révolutionnaire» : voilà ce qui a guidé les économistes français Thomas Coutrot et Coralie Perez dans la rédaction de cet ouvrage.

Qu’on l’appelle Big Quit en Amérique, Tang Ping en Chine, Great Resignation ailleurs dans le monde ou «grande démission» chez les francophones, ce mouvement de réorientation touche des millions de travailleurs. Au-delà des démissions, de nouvelles formes de résistance surgissent, comme autant de véritables signaux d’alarme.

La satisfaction «d’occuper» un emploi ne compense plus la profonde insatisfaction que génère le fait de l’exercer. Certains employés ont le sentiment de perdre leur temps, d’autres trouvent que leur travail est dénué d’humanité. Il y a pour eux une trop grande dissonance entre le discours et la réalité, trop de souffrance inutile.

S’appuyant sur une recherche pluridisciplinaire et sur des enquêtes nationales, les auteurs remettent donc en question le sens du travail à partir de trois dimensions : l’impact du travail sur le monde, sur les normes de la vie en commun et sur le travailleur lui-même.

Coutrot, T., et Perez, C., Redonner du sens au travail – Une aspiration révolutionnaire, Paris, Éditions du Seuil, 2022, 160 pages.

Des objectifs chiffrés

Aux yeux des auteurs, diriger les gens par les chiffres, imposer des objectifs quantifiés et préconiser un contrôle serré des résultats s’apparente à un «management désincarné». Le travail perdrait d’autant plus son sens que le salarié est soumis à d’incessantes réorganisations et à une fragmentation de son activité sous la pression d’impératifs financiers. Les processus de filialisation, d’externalisation et de sous-traitance sont autant de facteurs qui entraînent une perte de sens. «Les centres de décision tendent à s’éloigner des lieux de travail et des normes culturelles et politiques locales, brouillant ainsi la figure même de l’employeur», écrivent les deux économistes.

Une insensibilité écologique

Comment trouver du sens à son travail quand celui-ci détruit la planète? Les auteurs précisent que travailler contre la nature peut générer «un conflit éthique» quand les exigences de travail heurtent la conscience écologique des gens. Le remords écologique ne toucherait pas seulement les ouvriers, les travailleurs étrangers et tous ceux qui sont exposés à des tâches salissantes, dangereuses ou polluantes : ce sentiment gagnerait aussi les ingénieurs, les cadres et les professionnels de la communication qui sont parfois appelés à mettre sur pied des opérations d’écoblanchiment, par exemple.

De nouvelles priorités

La grogne monte également dans les rangs des géants du Web. On s’interroge sur le modèle même de société que l’on contribue à développer à l’aide de produits numériques. Certains répondent par un retour à l’artisanat et en favorisant l’essor des coopératives. D’autres sont mus par l’urgence de «prendre soin» et commencent par restaurer de saines conditions de travail. «C’est au cœur des grandes entreprises et des services publics que va s’intensifier la lutte pour donner du sens au travail, qui est aussi un combat pour la démocratie et le vivant», concluent les auteurs.

Article publié dans l’édition Printemps 2024 de Gestion