Jean-Jacques Stréliski est l’ancien vice-président et directeur général associé de Publicis Montréal ainsi qu’un des cofondateurs de Cossette Montréal. Il est professeur associé au Département de marketing de HEC Montréal et responsable pédagogique du DÉSS en communication marketing et marque.

Le Théâtre Maisonneuve, à Montréal, fait salle comble. En ce soir de novembre, tout y est solennel. L’apparat est de rigueur. Les plus hauts dirigeants de HEC Montréal et les représentants du corps professoral arborent toges et mortiers pour la circonstance. Les cérémonies de collation des grades suscitent toujours de fortes émotions, tant pour les diplômés que pour leurs familles. Et aussi pour les professeurs.

Les finissants de deuxième cycle reçoivent ce soir-là leurs diplômes de maîtrise ou d’études supérieures spécialisées (DÉSS). La présidente du conseil d’administration de HEC Montréal, Hélène Desmarais, elle-même diplômée de l’école, ouvre la soirée. Les premiers mots de son discours résonnent avec force : « En 1946, seulement 2 % des diplômés de l’école étaient des femmes. Ce soir, vous êtes 52 % à obtenir une telle reconnaissance. »

Aurait-on pu entendre plus légitime manifestation de fierté lors de cette déclaration d’ouverture ? Je ne le pense pas. La réaction dans la salle a été tout aussi enthousiaste qu’unanime : les bravos ont bruyamment salué cette remarquable avancée.

HEC Montréal ne fait pas exception. Comme bien des écoles de commerce, elle ouvre pour ses diplômées les chemins de la parité. Remarquons ici que les établissements universitaires déploient des efforts conséquents pour mieux contribuer à l’accès et à la réussite des femmes dans le domaine de l’enseignement supérieur. Aux États-Unis, au Canada, au Québec, en Europe et dans le monde entier, cette tendance est irréversible. Il faut s’en réjouir. Les femmes changeront certainement la donne à long terme.

De la coupe aux lèvres

S’il est statistiquement inéluctable que les femmes finiront tôt ou tard par s’imposer aux postes de haute direction des institutions publiques et privées, des entreprises, grandes ou petites, et même des gouvernements, il est aussi intéressant de comprendre en quoi leur style de gestion – et les valeurs qui les animent – peut contribuer sinon à changer entièrement le monde, du moins à le transformer plus radicalement. Même si les hommes ne sont pas tous prêts – loin de là – à céder leur place.

Rencontrée lors d’une formation sur l’innovation à Strasbourg, Kathy Malas, adjointe du PDG du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) en matière d’innovation et d’intelligence artificielle1, me précise son point de vue de femme dirigeante. Son leadership et son dynamisme sont reconnus dans les domaines de la formation et de la mise en application des données intelligentes en milieu hospitalier.

« Dans le système de santé, m’explique- t-elle, la présence de femmes dirigeantes et influentes a toujours été notoire. Au Québec, beaucoup d’hôpitaux ont même été fondés par des femmes. Ç’a été le cas entre autres de l’hôpital Sainte-Justine et de l’Hôtel-Dieu à Montréal. La nature même des services  hospitaliers exige bien évidemment des soins aux malades ainsi que de la compassion, de l’entraide sociale, etc. Bref, de l’humain, des valeurs plus traditionnellement féminines. » Pas étonnant que cette  féministe affirmée s’inscrive dans cette école de pensée.

Autre différence de style managérial observée par mon interlocutrice : les femmes ont tendance à diriger de façon beaucoup plus consensuelle que les hommes. Et lorsqu’on évoque la place qu’occupera demain l’intelligence artificielle (sa spécialité) dans la gestion des systèmes de soins de santé, Kathy Malas veille au grain.

Autrement dit, elle s’assure, comme le souligne la docteure Aurélie Jean2, que les « robots ne soient pas des machos ». Laissons de côté l’aspect polémique de cet énoncé provocateur et comprenons que les algorithmes qui collectent et connectent les données sur notre état de santé proviennent la plupart du temps d’un monde de chercheurs scientifiques et technologiques où les hommes ont longtemps été les plus nombreux, pour ne pas dire les plus dominants.

Une culture à changer

Ces situations de fait sont du reste mesurables, non seulement dans les domaines des sciences et des technologies numériques mais aussi dans la culture des grandes organisations, qu’elles soient publiques ou privées.

Elles expliqueraient également les disparités qu’on relève dans la rémunération des hautes dirigeantes et en ce qui a trait à la véritable influence des femmes. Kathy Malas pose l’hypothèse de l’urgence d’agir, non pas pour transformer un modèle mais plutôt pour changer la culture de ce modèle, une culture qui risque de perdurer encore fort longtemps.

Car, hélas, toutes les entreprises n’ont ni l’histoire ni la culture managériale des hôpitaux. « Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir. Il y a des femmes qui gèrent selon un modèle et un style masculins, mais l’inverse est aussi vrai », ajoute-t-elle, comme pour nuancer son propos.

Échec au roi

Les hommes – et je partage cette opinion avec Kathy Malas – ont désormais tout intérêt à faire davantage de place aux femmes aux postes de pouvoir. Et s‘ils accueillent favorablement, en principe, la diplomation accélérée des femmes et leur accès à des postes d’influence, ils tardent néanmoins à leur laisser le fauteuil.

Quarante ans d’activité dans le monde machiste des affaires m’ont aussi appris que le pouvoir ne se donne pas : il se prend. Alors, que ce soit par la force ou par la douceur, les femmes devront gagner cette partie décisive pour mettre le roi en échec.


Notes

1 Kathy Malas est aussi chercheuse professionnelle pour le   Carrefour de l’innovation et de  l’évaluation en santé du Centre de recherche du CHUM.

2 La conférence « Les robots sont-ils machos ? » a été donnée en septembre 2019 par la Dre Aurélie Jean à l’occasion  d’une activité organisée par l’École de l’intelligence artificielle en santé et par le CHUM.