Une recherche rapide associant les mots révolution et intelligence artificielle sur le site Google Scholar – lui-même mû par l’intelligence artificielle (IA) – permet de retracer plus de 30 000 articles scientifiques, et ce, juste pour l’année 2020. Si les promesses de l’intelligence artificielle se sont multipliées ces dernières années, ses effets véritables sur l’efficacité des organisations et sur l’innovation peinent encore à se concrétiser.

Qu’il s’agisse de l’introduction de la micro-informatique, de l’implantation des systèmes intégrés de gestion ou des développements rapides de l’Internet et du commerce électronique, l’histoire montre que l’intégration des technologies dans les organisations ne se fait pas sans heurts : les processus et les modèles économiques se transforment alors que les compétences et les pratiques doivent sans cesse être adaptées pour mieux refléter cette nouvelle réalité numérique.

C’est sur la base de ces constats que Marie-Claude Sécher, directrice partenariat Technologie à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) et Ravy Por, directrice exécutive, Intelligence artificielle et technologies émergente chez KPMG ont commencé à se réunir avec l’ambition d’explorer comment assurer concrètement une intégration pérenne de l’intelligence artificielle dans les organisations.

Après quelques séances de remue-méninges, la formule d’une communauté s’est imposée, les gestionnaires tenant à participer activement à la solution, notamment en discutant tous ensemble des expérimentations, de l’interdisciplinarité et des pratiques de gestion à améliorer. « L’adoption de l’IA par les entreprises québécoises s’est accélérée au cours des dernières années », affirmait d’ailleurs l’un des membres de la communauté, Louis Rompré, directeur IA chez Cascades, dès le début du projet. « Le déploiement de cette technologie en entreprise a entraîné des changements opérationnels et organisationnels. Il est maintenant nécessaire de gérer ces changements efficacement afin de générer de la valeur pour nos entreprises. » La création d’une telle communauté favorise justement le partage d’informations, permettant aux membres d’ajuster leurs stratégies et de tirer profit des expériences et des expertises de chacun.

Pour les initiatrices de la communauté, le but premier de cette démarche était le suivant : favoriser une conversation ouverte entre des personnes issues d’organisations authentiquement intéressées à participer au projet afin de partager et d’enrichir la réflexion sur l’intégration de l’intelligence artificielle au cœur d’industries implantées au Québec.

Les premières rencontres ont permis d’établir quelques principes de fonctionnement, comme l’accent mis sur le partage des apprentissages et l’importance de mobiliser des organisations de différents secteurs afin d’enrichir les perspectives.  Quelques principes de base ont également été convenus comme de ne pas accueillir de membres qui viendraient « pour vendre ou pour prendre ». Ces orientations très assumées ont permis aux participants de contribuer sereinement, en partageant leurs expérimentations et en se questionnant autant sur leurs succès que sur leurs doutes. Kathy Malas, responsable de l’innovation et de l’intelligence artificielle au CHUM, résumait ainsi l’objectif poursuivi : « Participer à cette communauté est pour moi une façon d’apprendre de mes pairs leaders. Savoir que des leaders dans le domaine de l’IA partagent les mêmes défis que moi et expérimentent de nouveaux processus, méthodes et approches me rassure et m’inspire à poursuivre l’intégration responsable de l’IA au bénéfice de la société. »

Une communauté fondée sur l’authenticité et la confiance

À la fin du mois d’août 2019, des gestionnaires issus de différentes organisations de Montréal – comme la Caisse de dépôt et placement du Québec, Desjardins, Hydro-Québec, Cascades, le CHUM et son École de l’intelligence artificielle en santé (EIAS) – se sont réunis autour d’une table afin de définir une mission et une vision communes pour ce réseau. Quelques séances d’idéation accompagnées de facilitateurs ont permis de bâtir une communauté dont les membres se sont tout de suite sentis sur un pied d’égalité.

Concrètement, il s’agissait de créer un espace de collaboration ouvert et hétérodoxe pour partager les meilleures pratiques, exprimer des doutes, apprendre à partir des échecs et identifier ensemble les sujets d’intérêt. Certains membres voyaient aussi dans cet effort de mutualisation, une occasion de mieux cerner et de mieux définir les besoins, afin d’orienter la recherche et les collaborations avec les pourvoyeurs de solutions, en les sensibilisant aux enjeux de mise en œuvre et d’implantation de l’IA en organisation, au-delà des avancées techniques.

Le groupe s’est alors donné comme mission de collaborer, de réseauter, d’apprendre et de soutenir la transformation des entreprises en utilisant l’IA. Bref, d’agir comme catalyseur entre les organisations et les différentes parties, avec pour objectifs de faire tomber les barrières, de favoriser l’adoption des meilleures pratiques et de chercher des occasions favorables pour la réalisation de projets communs. « Cette communauté aborde les aspects périphériques qui permettent aux démonstrations de faisabilité qu’on souhaite faire (preuves de concept) de livrer la valeur promise. Comme plusieurs autres technologies disruptives du passé, ces innovations peuvent conduire à des changements profonds et présentent une grande part d’inconnu. Échanger sans contraintes sur les expériences des autres permet d’aller beaucoup plus rapidement dans l’identification des risques inhérents à ces nouveaux concepts », appuie Richard Châtigny, gestionnaire à l’Institut de recherche en électricité du Québec (IREQ/Hydro-Québec).

Dès l’automne 2020, les membres ont décidé d’élargir le cercle de la communauté aux milieux universitaire et gouvernemental, afin de s’assurer d’avoir de nouveaux joueurs autour de la même table et de promouvoir des discussions ouvertes et informelles sur les besoins de chacun. C’est ainsi qu’un membre du Conseil du trésor s’est par exemple joint au groupe. Chemin faisant, et par la mise en commun des points de vue, les axes de discussion se sont précisés autour des questions de gestion des connaissances, de gestion du changement, du processus de création de valeur, de la traduction analytique d’affaires, etc. Pour les participants, au-delà de l’expression des besoins, l’identification de ces préoccupations communes permet encore aujourd’hui de dialoguer efficacement avec les chercheurs et de contribuer aux orientations des futurs programmes de recherche. Dans les discussions avec les institutions d’enseignement supérieur se trouvent aussi des éléments clés pour bien identifier les besoins en développement des compétences et en formation continue des entreprises.

Des rencontres structurées

La communauté se réunit tous les deux mois. À tour de rôle, les membres prennent en charge les rencontres et présentent la thématique à aborder en partageant leurs expériences sous forme d’une étude de cas réelle. Par la suite, les facilitateurs animent les échanges entre les participants afin qu’ils s’expriment à leur tour et transmettent leurs connaissances. Entre les rencontres, les membres communiquent entre eux, se consultent et s’entraident sur des sujets plus spécifiques.

Ainsi, la communauté existe et contribue aux réflexions de ses membres au-delà des rencontres elles-mêmes, et constitue un répertoire croissant de connaissances, d’expériences et d’idées nouvelles potentiellement utiles à tous. Richard Châtigny de l’IREQ poursuit dans le même sens : « Nous nous sommes aperçus rapidement que nos enjeux étaient similaires d’une organisation à l’autre. Curieusement, les réunions que nous avons eues en marge des rencontres officielles de la communauté avec les autres membres ont été plus que profitables. Ces rendez-vous nous ont permis d’approfondir des éléments non couverts lors des rencontres. Nous avons alors été en mesure d’identifier les pièges à éviter. Au même titre, ces moments ont considérablement enrichi la profondeur des discussions stratégiques internes autour de la valorisation de l’IA. »

Pour Kathy Malas du CHUM, la clé du succès de cette communauté est l’engagement, la confiance mutuelle et l’espace sécuritaire qui a été créé pour les participants. « Ces principes, je les ressens au sein de notre communauté. J’espère codévelopper avec les autres membres des approches novatrices testées dans nos organisations de divers secteurs afin de contribuer à la génération de nouvelles connaissances dans l’intégration de l’IA en organisation. Je souhaite également qu’à travers cette communauté, les membres leaders appliquent des apprentissages au sein de leur organisation, contribuant à l'intégration et à la transformation réussies de leur organisation au bénéfice de la société. »

Des avantages partagés et complémentaires

Pour les entreprises et organisations publiques :

  • La communauté d’innovation encourage les échanges ouverts et sincères sur ce qui fonctionne et ne fonctionne pas pour l’intégration de l’IA dans les organisations.
  • Les participants reviennent dans leur organisation avec de nouveaux concepts à tester, à faire évoluer, à modifier et à appliquer selon les contextes et les cultures propres à leur entreprise.

Pour les universités et les centres de recherche :

  • La communauté d’innovation permet de prendre le pouls des entreprises et des organisations, de mieux appréhender leurs besoins réels et de préciser les axes de réponse potentiel
  • Ce type d’initiative leur permet d’adapter leurs programmes de formation en fonction des besoins réels des industries. Les institutions peuvent alors mieux orienter leurs axes de recherche vers des applications réellement utiles pour répondre aux besoins des organisations.

Pour les organismes gouvernementaux :

  • La communauté d’innovation leur permet de mieux comprendre les enjeux de l’implantation de l’IA en organisation, et d’en saisir les principaux défis concrets.
  • Les organismes peuvent également mieux saisir l’écart qui se dresse entre leur vision et la réalité des organisations représentées. Éventuellement, ils pourraient être en mesure de tester leur réflexion avec des organisations de la communauté.
  • Ces interactions avec des organisations pourraient leur permettre de bâtir leur programme de financement de la recherche, de la R-D ou du développement des compétences pour répondre aux besoins réels des entreprises.

La crise, un accélérateur de changement

La pandémie de COVID-19 a paradoxalement contribué à l’accélération des activités de la communauté, les rencontres virtuelles plus fréquentes (à un rythme mensuel) ayant permis un échange plus régulier sur les pratiques expérimentées dans les organisations.

Les nombreuses demandes de participation présentent aussi un défi aux membres de la communauté. S’ils envisagent sereinement son élargissement à d’autres organisations, des règles de gouvernance ont été établies pour une saine gestion de la communauté, pour assurer entre autres des points de vue différents et enrichissants.  La richesse et la profondeur des échanges incitent aussi à structurer encore davantage les activités, en formant des sous-communautés thématiques responsables de préparer et d’animer certaines séances sur des sujets d’intérêt spécifiques.

Après bientôt deux ans d’opération, l’utilité et la légitimité de la communauté ne sont plus à démontrer, et ses membres souhaitent renforcer sa portée. Cette communauté joue déjà un rôle d’orientation et d’espace de réflexion unique pour la gestion de l’IA dans un écosystème d’innovation complexe et en pleine expansion. « Pour tirer pleinement profit de l’IA, les entreprises et les organismes publics du Québec devront être prêts à revoir leur modèle d’affaires, leurs stratégies, leurs processus et leur culture interne en profondeur », affirme d’ailleurs Marie-Paule Jeansonne, présidente-directrice générale du Forum IA Québec. « Autrement dit, ils devront autant (sinon plus) porter attention aux défis sociaux, organisationnels et humains que représente l’intégration de l’IA qu’aux défis techniques associés à son implantation. Et rien ne permettra mieux aux organisations de comprendre ces défis et de trouver des manières de les surmonter que le véritable partage d’expériences et de pratiques exemplaires. » La communauté représente ainsi un bel exemple d’initiative permettant de favoriser l’intégration de l’IA dans les organisations.

Le point de vue du chercheur

Les contributions des communautés de pratique aux organisations sont bien établies depuis près de 30 ans, en particulier en gestion des connaissances, en développement des compétences et en amélioration continue. Les communautés demeurent toutefois essentiellement le produit d’initiatives émergentes portées par des passionnés. Leur arrimage aux processus et aux projets formels présente encore aujourd’hui un défi de gestion qui demande souvent aux gestionnaires de lâcher prise en ce qui a trait au contrôle et d’apprendre à écouter.

Les dix dernières années ont vu apparaître des formes nouvelles de communautés – qu’on peut rassembler sous la dénomination de « communautés d’innovation ». Se déployant à cheval sur les frontières d’une ou de plusieurs organisations, tissant des liens entre les structures formelles et les groupes informels, le local et le global, rassemblant des experts, employés d’entreprise, entrepreneurs et usagers-consommateurs passionnés, elles contribuent à la production d’idées nouvelles et de projets émergents autour d’une technologie ou des évolutions d’une industrie. Ces communautés ont fait leurs preuves dans l’enrichissement des jeux vidéo d’Ubisoft, dans les débats sur les défis que doit relever la mobilité durable (avec le Open Lab de Michelin, par exemple) ou dans les rapprochements entre les entrepreneurs du numérique et le milieu de la santé (avec les hackathons de l’OBNL Hacking Health, notamment)1.

Ces dernières années, on a vu émerger des technologies de plus en plus complexes, tirées par les avancées du numérique et de l’exploitation des données, déployées sous forme de plateformes qui agissent comme de véritables matrices pour une grande diversité d’innovations. Ces technologies influencent largement les processus, les opérations, les stratégies et les modèles d’affaires des organisations, mais aussi la société, ses institutions, ses citoyens et la vie publique plus généralement. Toutes ces avancées suscitent des questionnements pratiques et éthiques inédits. Face aux potentielles perturbations qu’apportent ces technologies, la communauté sur l’intégration de l’IA inaugure une forme originale de « communauté d’exploration » qui permet, en commun et en direct avec la recherche et les milieux de gestion, à la fois d’établir et de capitaliser sur les meilleures pratiques, mais aussi d’envisager les effets transformateurs et d’anticiper les risques et les enjeux éthiques de tels changements.


Note

1 Sarazin, B., Cohendet, P. et Simon, L. Les communautés d’innovation : de la liberté créatrice à l’innovation organisée, Éditions EMS, 2017.