Article publié dans l'édition Automne 2020 de Gestion

Nous cherchons tous la solution miracle pour accroître notre productivité. Or, l’obsession qui consiste à toujours travailler davantage sans s’allouer de temps de repos peut vite devenir contre-productive. Pourquoi est-ce donc si difficile de renverser la vapeur? D’après l’auteure Rahaf Harfoush1, c’est parce que nous avons intégré la croyance selon laquelle notre travail constitue notre identité. Et nous avons tout faux.

Vingtième personne embauchée et première femme ingénieure chez google, Marissa Mayer enfilait 130 heures de travail par semaine – l’équivalent de 18 heures par jour, sept jours sur sept – et dormait sous son bureau. D’après un sondage Glassdoor, les employés américains prennent en moyenne la moitié de leurs vacances et, lorsqu’ils en prennent, 61 % d’entre eux se sentent quand même obligés de travailler un peu pendant cette période.


LIRE AUSSI : « Le stress : une menace contre la performance »


La banque d’investissement américaine Goldman Sachs a adopté une règle en vertu de laquelle les stagiaires ne doivent jamais être au travail entre minuit et 7 h le matin après le suicide d’un jeune analyste qui s’était convaincu de toujours devoir travailler plus fort et plus longtemps. Au Japon, on rapporte que 8 000 des 30 000 suicides annuels sont directement reliés au travail, et le surmenage serait à l’origine de pas moins de 10000 décès consécutifs à des crises cardiaques, à des accidents vasculaires cérébraux et à des hémorragies cérébrales chaque année. En Chine, on estime que le stress lié au travail entraîne la mort de 600 000 personnes tous les ans.

Cette énumération de faits qu’on peut lire dans les premières pages de Hustle & Float mène à se demander comment nous avons pu en arriver là. « Nous allons au-delà de nos limites. Notre santé mentale et notre qualité de vie en souffrent énormément, sans compter que ce surmenage affecte négativement notre productivité », fait valoir Rahaf Harfoush, jointe à Paris.

Ce n’est pas un hasard si la semaine de travail de 40 heures s’est imposée dans toute l’Amérique au XXe siècle : les travailleurs ont la capacité mentale et physique de travailler huit heures par jour, pas plus. Des études2 ont montré qu’une augmentation du nombre d’heures ouvrées mène à davantage d’accidents de travail, à des bris d’équipement, à des arrêts de production et à une baisse de la productivité des travailleurs. C’est particulièrement vrai lorsque la hausse du nombre d’heures est maintenue : après huit semaines consécutives au cours desquelles on a dû travailler six heures supplémentaires hebdomadairement, la productivité est si affectée qu’il aurait été préférable et plus sécuritaire d’en rester à la semaine de 40 heures.

Travail manuel et travail créatif : du pareil au même ?

Pour comprendre à quel point nous avons tout faux à vouloir toujours travailler plus, Rahaf Harfoush nous ramène à la révolution industrielle, au XIXe siècle. À l’époque, on mesurait la productivité des manufactures en divisant le montant total payé en salaires par la valeur des biens produits par les travailleurs. Le taylorisme a ensuite cherché à améliorer le rendement des travailleurs en les affectant à des tâches uniques et simples, comme des machines, pour qu’ils produisent plus rapidement.

Or, ces méthodes sont incompatibles avec les emplois créatifs. Lorsqu’on parle d’emplois créatifs, il ne s’agit pas seulement de travail artistique : cette notion comprend tous les types d’emplois où il faut réaliser des tâches non standardisées et où de grandes capacités cognitives sont requises. Alors que la productivité s’appuie sur un modèle de production continue où chaque minute compte, la créativité est un processus libre et spontané qui a besoin de périodes de temps déstructurées où il est possible de rêvasser.

Pendant la révolution industrielle, les études sur le plafond idéal de huit heures de travail par jour avaient d’ailleurs été menées auprès de travailleurs manufacturiers. Or, chez les travailleurs créatifs, la productivité ne peut pas être au sommet aussi longtemps. Les recherches font plutôt état d’un maximum de six heures de travail mental exigeant par jour. Après cette limite, on n’accomplit plus grand-chose de bon; si on continue à travailler, on risque d’atteindre plus rapidement le point de rupture.

« Nous nous efforçons de tirer le meilleur parti de chaque seconde, mais le processus que nous avons créé pour nous rendre plus productifs est en train d’épuiser nos ressources créatives », indique dans son livre Rahaf Harfoush, qui est aussi cofondatrice du Red Thread Institute of Digital Culture et qui enseigne l’innovation et les modèles d’affaires émergents à sciences Po, à Paris.

De nos pauses consacrées à prendre nos courriels à celles où nous parcourons les fils d’actualité de nos réseaux sociaux, tous nos temps d’arrêt disparaissent. Or, le cerveau a besoin de ces moments où nous laissons errer nos pensées. Ces pauses mentales nous aident à nous définir et à façonner ce que nous sommes. Elles nous permettent d’explorer nos désirs, nos rêves et nos espoirs et, en arrière-plan, d’atténuer nos tensions et de résoudre nos conflits. Les temps d’arrêt nous donnent aussi l’occasion de consolider nos acquis, notamment les informations recueillies, et de transférer des compétences de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme.

« Chaque courriel, chaque tweet, c’est une voix dans notre tête, c’est quelqu’un qui nous demande quelque chose, c’est un stimuli, explique rahaf Harfoush lors d’un entretien téléphonique. C’est très bruyant. Comment être créatif au milieu de tout ça? Les gens essaient de se réserver des moments à l’écart des outils technologiques, mais dès qu’ils ressentent de l’inconfort, ils se reconnectent. C’est dur de s’habituer à passer des moments sans technologie, mais si on n’apprend pas à la contrôler, c’est elle qui nous contrôlera. Nous devons nous imposer des balises pour faire en sorte qu’elle améliore notre vie plutôt qu'elle y nuise. »

En quête d’identité

Ces moments déconnectés où nos pensées vagabondent sont difficilement conciliables avec le fait que nos sociétés valorisent les travailleurs toujours plus productifs. D’ailleurs, comment en sommes-nous arrivés là ? au départ, la productivité était un simple concept économique appliqué à de grands groupes de personnes, précise Rahaf Harfoush dans son livre. Par la suite, la productivité a été récupérée par la psychologie, par les sciences de la gestion, par les gourous de la croissance personnelle et par les entrepreneurs. Elle est devenue une mesure du développement individuel, une obsession nationale et un chemin devant mener tout droit au bonheur, à la prospérité et au succès, fait-elle remarquer. Alors que, de toute évidence, la productivité ne tient pas ses promesses, pourquoi est-ce si difficile de changer nos comportements pour avoir un mode de vie plus équilibré ?

« C’est parce que nous avons profondément intégré la croyance selon laquelle notre travail est une partie importante de notre identité », fait valoir Rahaf Harfoush, qui a été particulièrement étonnée – et effrayée – par cette découverte lorsqu’elle rédigeait Hustle & Float, qui doit paraître en français sous peu.

Il suffit de penser au rêve américain, à ces enfants à qui on demande ce qu’ils veulent faire quand ils seront grands, à ces gens à qui on demande spontanément, lorsqu’on les rencontre, ce qu’ils font comme travail. « Cette question permet de catégoriser les gens, indique Rahaf Harfoush. Pourtant, c’est très facile de demander aux gens ce qu’ils aiment à l’extérieur de leur travail, et ça donne des discussions beaucoup plus intéressantes, parce qu’on voit l’autre comme un être humain plutôt que comme un simple travailleur. »

Créativité et performance

Cesser de toujours vouloir travailler davantage ne signifie pas pour autant qu’il faille abandonner l’idée de performer ni que les organisations ne devraient pas se doter de systèmes de gestion de la performance. « Par contre, ces systèmes doivent être conçus pour les travailleurs créatifs et non pour ceux du XVIIIe siècle, indique l’auteure. On ne peut pas non plus évaluer la performance d’un écrivain de la même façon qu’on évalue celle d’un pompier. Avec des systèmes d’évaluation conçus pour les travailleurs créatifs, tout le monde y gagnerait. Les travailleurs seraient plus heureux, le travail serait de meilleure qualité et il y aurait moins d’absences. »

La firme gallup estime d’ailleurs que le surmenage coûte aux entreprises américaines entre 450 et 550 milliards de dollars chaque année en productivité perdue, notamment à cause de l’épuisement professionnel


LIRE AUSSI : « Un esprit sain dans un corps sain : promouvoir le sport au travail »


« Pour accomplir des changements, les entreprises ne peuvent pas agir seules, par exemple en permettant à leurs employés de prendre plus de temps pour eux, indique Rahaf Harfoush. Personne ne fera ces pauses salutaires s’il croit que sa valeur comme être humain est fondée sur la quantité de travail qu’il réalise. Et cette croyance est ancrée dans les valeurs dominantes de nos sociétés. Or, personne n’est un travail, personne n’est une promotion. Nous sommes nous-mêmes, tout simplement. »

Une remise en question s’impose donc au moment où le monde du travail est en redéfinition avec le déploiement de l’intelligence artificielle et où la créativité du cerveau humain semble constituer le meilleur rempart contre l’invasion des robots.

Deux conseils de Rahaf Harfoush pour recadrer le travail dans nos vies

1) Écoutons notre rythme naturel

Chacun a ses moments dans la journée où il a plus d’énergie, où il est plus créatif, donc plus productif. Il faut prendre le temps de bien les noter pour ensuite organiser sa vie en fonction de ce rythme naturel plutôt que d’en faire fi ou de lutter contre lui. « Il m’a fallu des années pour accepter le fait que, malgré ma gêne à l’avouer, je ne suis pas une personne hyper-productive le matin, reconnaît Rahaf Harfoush. Je suis plus créative le soir. Tenir compte de mon rythme naturel a amélioré ma qualité de vie de 300 %. »

2) Interrogeons-nous sur le lien entre notre travail et notre identité

Il faut analyser les valeurs qui ont sous-tendu toute notre éducation, les modèles de réussite que nous valorisons, etc. « Si nous voulons changer nos comportements de façon durable, il faut commencer par comprendre les forces qui les ont conditionnés, affirme Rahaf Harfoush. Ensuite, on peut s’orienter vers de nouvelles valeurs et de nouveaux modèles qui nous serviront mieux. »


Notes

1 Harfoush, R., Hustle & Float – reclaim your Creativity and thrive in a World Obsessed with Work, New York, Diversion Books, 2019, 336 pages.

2 Voir notamment Robinson, S., « Bring back the 40-hour work week » (article en ligne), salon, 14 mars 2012.