La rémunération des dirigeants serait-elle à l'origine de la courte vision de nos entreprises et de nos organisation?

Les exemples sont nombreux, et nous font certainement pencher vers l'affirmative quant à la question posée en tête d'article! Nous sommes en effet souvent témoins de ces actions à courte vue mises de l'avant par les entreprises et les organisations au sein desquelles nous œuvrons quotidiennement. Et pourtant, ces dernières possèdent (on l'espère!) des plans stratégiques et des énoncés de vision, de mission et de valeurs qui devraient, en principe, jalonner les pas de tous et chacun vers l'atteinte d'objectifs à moyen et à long terme. La réalité est souvent tout autre, d'où ce diagnostic de myopie managériale...

Pourquoi un tel mal? Voilà la question à laquelle Bernard Buisson a tenté de répondre, dans son article « La stratégie long terme est de retour : pour combien de temps? », publié sur le site Internet de Harvard Business Review France. Pour l'enseignant en stratégie à l'École de Management Léonard de Vinci de Paris, la source de cette réalité pourrait bien provenir de la théorie de l'agence, qui stipule l'opposition d'intérêts entre ceux qui possèdent l'entreprise (le principal) et ceux qui sont en charge d'administrer l'entreprise au nom du principal, à savoir l'agent. Les premiers cherchent à obtenir le meilleur retour sur leur investissement, tandis que les seconds tentent d'obtenir le maximum pour leurs efforts, ce qui vient nécessairement entamer la plus-value de l'investissement des actionnaires. Comment faire en sorte d'aligner les intérêts de tous et chacun afin d'éviter les pertes et de maximiser les gains pour les protagonistes? Notamment en rémunérant les dirigeants des entreprises de manière variable, avec des actions ou des options d'achat d'actions, procédé directement relié à la performance de l'entreprise sur le marché boursier.

« Y a-t-il là un véritable problème? », pourriez-vous demander. Si, car en agissant de la sorte, l'accent est placé sur toutes ces mesures et ces actions qui pourraient faire en sorte de hausser la valeur du titre en bourse, au détriment de mesures et d'actions qui pourraient bénéficier à long terme à l'entreprise : réduire les coûts, plutôt que d'investir en recherche et en développement ou en formation du personnel, par exemple... Vous doutez encore de la chose? Un article récent¹ a fait la démonstration qu'à l'approche d'exercer leurs options d'achat d'actions, les dirigeants d'entreprises avaient tendance à réduire les investissements en recherche et développement, en publicité, de même que les dépenses en capital. Pis encore, la durée de plus en plus courte des équipes dirigeantes à la tête des entreprises tend par ailleurs à favoriser des attitudes et des comportements à court terme, accentuant ainsi d'un degré ou deux la myopie de nos organisations.

D'aucuns sont à souhaiter le retour, voire même l'obligation, pour les dirigeants d'entreprises, de la rémunération fixe. Comme le propose le professeur Alex Edmans (lire son article « How to Fix Executive Compensation », sur le site Internet du Wall Street Journal), l'on pourrait aussi songer à coupler la rémunération variable avec une rémunération appuyée sur le passif (debt-based compensation), cette dernière pouvant prendre la forme de prestations de retraite préétablies, de rémunération à être versée ultérieurement ou tout simplement d'une rémunération basée sur la valeur des dettes de l'entreprise. Nombre d'études universitaires² confirment le fait qu'une telle façon de faire induit des comportements plus conservateurs et davantage axés sur le long terme.

Les actionnaires et les conseils d'administration iront-ils dans cette direction? La vision à long terme et la profitabilité de nos entreprises en dépend! Il faudra y voir éventuellement!

¹ Edmans, A., Fang, V. W., & Lewellen, K. A. (2013). « Equity vesting and managerial myopia », (No. w19407). National Bureau of Economic Research.

² Lire notamment Sundaram, R. K., & Yermack, D. L. (2007). « Pay me later: Inside debt and its role in managerial compensation ». The Journal of Finance, 62(4), pp. 1551-1588.