On l’entend partout : les Québécois continueront de plus en plus à travailler après 65 ans. Pourtant, l’allongement de la carrière ne va pas toujours de soi. Il pose des défis aux employeurs, aux travailleurs et aux pouvoirs publics.

«On voit une nette tendance dans plusieurs pays à retarder l’âge de la retraite à 67 ou même 68 ans», souligne Brian Beach, chercheur à l’International Longevity Centre au Royaume-Uni. «Cependant, cela n’augmentera pas automatiquement le nombre de travailleurs âgés en emploi, car ceux-ci rencontrent plusieurs barrières. D’ailleurs, beaucoup se retrouvent exclus du marché de l’emploi avant 65 ans.»

Selon lui, trois principaux obstacles nuisent à l’allongement des carrières : les enjeux de santé, un manque d’adaptation de l’organisation du travail et des responsabilités ainsi qu’un déficit de formation. Difficile d’abord de penser conserver son emploi jusqu’à 70 ans si sa santé empêche d’exécuter certaines tâches. Les employeurs peuvent cependant compenser une moindre résistance physique ou une mobilité déclinante en créant des postes de travail plus ergonomiques, en évitant que des salariés doivent rester debout trop longtemps ou même en les faisant cheminer vers des fonctions différentes.

L’obsolescence des compétences représente un autre gros enjeu. Trop d’employeurs cessent de financer la formation de leurs employés lorsqu’ils atteignent la cinquantaine. «Les travailleurs eux-mêmes intériorisent parfois certains préjugés liés à l’âgisme, déplore Brian Beach. Ils arrêtent de demander des formations ou de s’y intéresser lorsqu’elles sont disponibles, jugeant qu’elles sont pour les plus jeunes.»

Adapter les emplois

Si certains peinent à conserver leur emploi en vieillissant, d’autres éprouvent encore plus de difficultés à retrouver un boulot. Karine Martin est coordonnatrice de l’association Midi-Quarante, qui aide les travailleurs de 40 ans et plus à dénicher un poste. Leur moyenne d’âge est d’environ 57 ans, mais elle voit de plus en plus de demandeurs âgés de plus de 65 ans.

Elle conseille aux travailleurs, notamment ceux qui ont des boulots très physiques, de commencer à réfléchir tôt à une seconde carrière. Cela leur permettra d’identifier des opportunités et d’aller chercher les nouvelles connaissances nécessaires pour les atteindre. Mais d’un même souffle, elle reconnaît que la planification se complexifie.

«Le marché du travail évolue très vite, notamment sous l’impulsion des innovations technologiques, donc il devient plus ardu de savoir quels emplois existeront dans vingt ans», précise-t-elle. Elle ajoute cependant que les travailleurs peuvent améliorer leur capacité d’adaptation et miser sur la formation continue. Celle-ci reposerait d’ailleurs davantage sur les épaules des salariés que des employeurs.

La gestion des énergies représente par ailleurs un enjeu majeur chez certains travailleurs plus âgés. «Plusieurs d’entre eux souhaitent transiter vers des postes à temps partiel, des horaires flexibles ou davantage de télétravail, mais beaucoup d’employeurs gardent malheureusement le réflexe de refuser ces aménagements», note pour sa part Diane Gabrielle-Tremblay, professeure à l’École des sciences de l’administration de l’Université TÉLUQ.

Karine Martin constate dans sa pratique cette rigidité des employeurs. «Les emplois à temps partiel viennent souvent du commerce de détail et n’offrent pas des salaires et des conditions de travail très attrayantes, s’attriste la coordonnatrice. On voit un peu plus d’ouverture dans les autres secteurs depuis deux ans en raison de la rareté de la main-d’œuvre, mais il reste des efforts à effectuer pour générer des postes qui favorisent l’allongement de la carrière.»

Discrimination à l’embauche

S’ajoute à cela l’incontournable âgisme. Officiellement, la discrimination en raison de l’âge est interdite au Québec. Dans les faits, elle n’est pas si rare. Karine Martin soutient que certains employeurs demandent aux candidats de révéler leur date de naissance dans les processus d’embauche. Même sans date de naissance, il reste assez aisé d’avoir une idée de l’âge d’un postulant en lisant son CV ou en regardant sa photo sur LinkedIn ou Facebook. «Même quand ce n’est pas le cas, il arrive souvent que l’attitude du recruteur change lorsqu’il voit se pointer un candidat plus âgé pour une entrevue, déplore-t-elle. Soudainement, l’intérêt diminue.»

Les États tentent de vaincre ces obstacles en créant certains incitatifs. Le gouvernement du Québec offre par exemple une subvention salariale aux employeurs qui embauchent des chômeurs âgés de 55 ans et plus (et même de 50 ans dans le cas des bénéficiaires de l’aide financière de dernier recours). Il propose aussi un crédit d’impôt non remboursable pour la prolongation de la carrière, afin d’amener les travailleurs de plus de 60 ans à demeurer au travail.

«Les besoins de chaque travailleur âgé peuvent toutefois varier grandement et il reste difficile d’élaborer des politiques publiques qui ont des effets positifs sur chacun d’entre eux», alerte Brian Beach.