Le professeur à HEC Montréal Russell Fralich a fait le grand saut en publiant en 2020 son premier roman. Sur fond d’intrigue politique et de vengeance mêlant amour et meurtre, il donne vie à un extrémiste de droite qui fomente un complot terroriste afin que le «oui» l’emporte à tout prix dans une Alberta qui s’apprête à faire sécession. Aujourd’hui, il utilise son expérience de romancier comme étude de cas dans ses cours de stratégie. Petite histoire d’un parcours original.

Au cours des huit années qu’il a mis à imaginer, écrire, publier et commercialiser son roman à suspense intitulé True Patriots, l’auteur s’est trouvé face à une série de surprises et de rebondissements qui ont forcé plusieurs remises en question de son côté. Il dit s’être rendu compte qu’absolument rien ne se passait comme prévu. Le professeur a alors compris le parallèle qu’il pouvait faire entre l’écriture d’un roman et la mise en place d’une stratégie. C’est une leçon fondamentale qu’il enseigne maintenant à ses étudiants.

Le roman du roman

Tenté par l’écriture romanesque depuis l’enfance, Russell Fralich s’est lancé dans ce projet en 2012. «Ma sœur se mourait d’un cancer et je lui avais fait cette promesse», évoque-t-il. Pendant son doctorat à HEC Montréal, il avait imaginé une histoire sur la désintégration du Canada, dont l’action se déroulait en Alberta, mais qui s’inspirait du Front de libération du Québec (FLQ). «Je voulais écrire le genre de thriller qu’un cadre en déplacement pourrait acheter à l’aéroport et terminer avant d’atterrir en Europe», précise l’auteur, qui a lui-même travaillé 10 ans comme cadre chez le géant des télécommunications Ericsson entre l’Allemagne, la Suède et Montréal. 

Ingénieur en électricité de formation, le romancier en herbe a d’abord cru qu’il lui suffirait d’utiliser les bons outils et la bonne méthode : «J’avais la trame, mes personnages et mes notes autocollantes sur le mur du sous-sol de ma maison. Je croyais qu’il suffirait d’écrire de 500 à 1000 mots pour chaque note et voilà!»

Or, dès les premières pages, tout partait de travers : «L’intrigue ne tenait pas et mes personnages refusaient de se plier au scénario!» Néanmoins, c’est exactement ce qui se passe quand une entreprise propose un nouveau produit ou une nouvelle fonctionnalité, comme il l’explique. «Les clients ne réagissent pas toujours comme prévu. Ils ne sont pas réceptifs, car la nouveauté ne répond pas nécessairement à leur situation.»

«Nous enseignons aux étudiants que les processus stratégiques sont linéaires et unidirectionnels vers l’avenir, mais, dans la réalité, c’est tout autre chose. Les objectifs, le processus, la vision, tout change, explique Russell Fralich. En cours d’exécution d’une stratégie, les entreprises doivent écouter attentivement les retours d’information. Il se peut qu’une nouvelle occasion, dont on n’avait jamais entendu parler, surgisse de nulle part.»

Profiter de l’occasion pour repenser ses objectifs

Ayant décidé de repartir de zéro, l’écrivain s’est avisé de suivre quelques ateliers pour explorer d’autres types d’écriture, et il en a tiré des leçons inattendues. «Dans l’un des premiers cours, les autres étudiants ont pensé que je serais probablement doué pour les polars humoristiques. J’ai essayé. Malheureusement, ce n’était pas ma tasse de thé», reconnaît-il.

Un autre atelier lui a carrément offert une occasion alléchante. «J’avais dans mon groupe un auteur de romans d’amour sous contrat avec Harlequin. Il disait : “Si tu écris deux livres, tu peux gagner 80 000$ par an confortablement.” C’était tentant!»

Sur le plan formel, ces ateliers plaçaient le romancier en devenir dans une situation de stratégie émergente. «Au cours de l’exécution d’une stratégie définie, de nouveaux éléments apparaissent, et le dirigeant doit alors se demander s’il faut en tenir compte», indique Russell Fralich.

Ces commentaires, et d’autres encore, l’ont donc amené à se questionner sur ses motifs, sa vision et ses goûts. «J’en ai conclu que non, l’humour et le romantisme à la sauce Harlequin ne cadraient pas dans mon projet de roman à suspense.»

Les sirènes du marché

Enfin satisfait de son manuscrit, Russell Fralich s’est mis à la recherche d’un agent, une étape nécessaire pour ouvrir la porte des grands éditeurs américains. Encore une fois cependant, rien ne s’est passé comme prévu : «Un agent new-yorkais avec une excellente liste d’auteurs de romans policiers souhaitait me représenter. Le rêve, quoi! Sauf qu’il exigeait que je supprime toutes les références canadiennes et que je situe l’histoire aux États-Unis…»

Une fois de plus, Russell Fralich doit réfléchir. «J’ai lu trop de thrillers d’auteurs américains où des assassins menacent le président et la Constitution, dit-il. Moi, je voulais écrire sur le Canada, sur notre culture et ses particularités, autour d’un personnage qui essaie de briser le pays.» Là encore, l’exécution d’une stratégie amène souvent les entreprises à réfléchir à ce sur quoi elles doivent renoncer dans l’atteinte de leurs objectifs. «Il faut veiller à bien interpréter les recommandations des consultants et à ne pas les suivre aveuglément. La mise en œuvre d’une stratégie peut amener une organisation à se remettre en question. En tant qu’écrivain, j’ai dû me demander ce que je voulais créer, pour qui, pourquoi et pour quoi. Il faut s’accrocher à sa passion, à son identité et à sa vision.»

Russell Fralich a donc décliné l’offre de l’agent new-yorkais et a modifié son objectif. «Au lieu de chercher à obtenir un accès direct au marché américain, j’ai décidé de chercher un éditeur canadien capable de me faire trouver mon public.»

Le réel est têtu

L’auteur n’était toutefois pas au bout de ses peines, car l’éditrice canadienne qui s’intéressait à son manuscrit avait, elle aussi, des visées : «Elle m’a dit qu’elle publierait à condition qu’on puisse en faire une série!» L’idée n’était pas mauvaise en soi, mais Russell Fralich a donc dû réécrire les derniers chapitres pour assurer une fin plus ouverte.

Puis, le lendemain du jour du lancement, patatras! «Pandémie mondiale, confinement généralisé… Non seulement j’ai dû annuler tous les événements prévus en Ontario et à Halifax, mais les aéroports – où j’espérais vendre mon livre – ont également cessé la plupart de leurs activités!»

Finalement, tout est bien qui finit bien. Le roman – qui a trouvé son public – et l’auteur ont été finalistes dans les catégories «meilleur premier roman policier» et «meilleur écrivain émergent» dans deux concours. «Bien sûr, il est toujours important de commencer par un plan stratégique», affirme Russell Fralich, qui a déjà livré le deuxième tome de la série et travaille actuellement sur le troisième. «Vous allez dépenser de l’argent, des ressources, du temps; ce sera stressant; tout sera contre vous. Le plan changera. La question n’est plus de savoir “si” le plan changera, mais “quand”», conclut-il.