Quand j’ai vu se faire littéralement clouer au pilori ceux – et encore plus celles ! – qui se permettent de soulever le genre de point de vue que j’amène dans cette chronique, j’ai failli abandonner le sujet. Puis je me suis dit que si on a vraiment à cœur l’égalité hommes-femmes dans les milieux de travail, on devrait au contraire faire preuve d’ouverture envers tout ce qui peut alimenter des débats éclairés sur la question. Ai-je raison? On verra bien...

Marie Claude Ducas / Crédits : Isabelle Salmon@Numéro7

Marie-Claude Ducas est journaliste et auteure

Je commence donc avec une histoire. Il y a déjà une vingtaine d’années, dans une grande agence de publicité québécoise, un poste de directeur de la création s’est ouvert. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas trop l’univers de la publicité, disons que la fonction de directeur de la création, c’est – du moins c’était le cas à l’époque – une sorte de Saint-Graal. Le directeur de la création préside à la genèse des campagnes que le public va voir un peu partout. C’est le chef d’orchestre qui dirige les concepteurs-rédacteurs et les directeurs artistiques, ces divas souvent difficiles à gérer mais qui réussissent parfois l’exploit de marier art et commerce. C’est lui qui, généralement, devient la tête d’affiche d’une agence et qui en porte le discours. Si une campagne gagne des prix dans des concours de création locaux ou internationaux, c’est le directeur de la création qui va les chercher, et c’est lui que les médias interviewent par la suite.

Dans l’agence en question se trouvaient bon nombre de conceptrices-rédactrices et de directrices artistiques au talent établi et reconnu. Le vice-président responsable de la création leur a offert, l’une après l’autre, de devenir directrice de la création. Elles ont toutes refusé. Et puisqu’il fallait quand même le pourvoir, ce poste, on a fini par nommer un homme. Un autre... Précisons par ailleurs que les débats sur la faible proportion de femmes à des postes de direction agitaient déjà le milieu à l’époque. Combien de fois cette situation s’est-elle produite, dans différentes entreprises et divers domaines, sans qu’on en entende parler ?

On remet de plus en plus en question – heureusement – les préjugés qui nuisent encore trop souvent aux femmes dans les organisations. De nombreuses initiatives sont apparues récemment, entre autres dans la foulée du mouvement #MoiAussi, alors qu’ont été révélés au grand jour plusieurs cas de harcèlement sexuel ou d’agressions sexuelles qui avaient longtemps été quasi impossibles à dénoncer. Ainsi, dans le milieu des communications et de la publicité – où on trouve quantité de gens très doués pour tirer parti d’images fortes et pour faire vibrer le public en touchant les bonnes cordes sensibles –, on a vu naître un regroupement baptisé « Femmes en créa », fondé au départ sur le constat selon lequel on trouve bien peu de femmes directrices de la création au Québec et qu’elles n’exercent pas beaucoup d’influence dans le milieu. « Femmes en créa » s’est fait connaître en organisant, à l’occasion du 8 mars, un tournoi de « poker équitable » dans lequel le roi et la reine avaient la même valeur.

On ne peut certainement pas être contre de telles initiatives, qui placent enfin le point de vue des femmes au centre des conversations professionnelles. Mais voici quand même d’autres aspects importants de la réalité, qu’il serait dommage d’oublier dans les débats autour de cette question.

On compte maintenant des femmes à la tête d’agences de publicité, petites et grandes, ce qui n’était pas le cas il y a encore peu de temps. Idem dans les médias, d’ailleurs. Non seulement CBC / Radio-Canada est maintenant dirigée par une femme – Catherine Tait – pour la première fois de son histoire, mais de nombreuses femmes sont en position d’autorité : directrices de la radio, directrices des programmes, productrices... En seulement 10 ans, le contexte a beaucoup changé. Quelles possibilités, inexistantes il n’y a pas si longtemps, s’offrent maintenant aux femmes ?

Dans l’histoire que j’ai rapportée au début, on ne peut qu’émettre des hypothèses quant aux raisons de refuser ce poste. La fameuse question de la conciliation travail-famille a sans doute joué pour plusieurs. Or, là aussi, le contexte change. Les hommes s’impliquent de plus en plus dans la vie familiale. Et d’ailleurs, un nombre croissant de gens, peu importe leur sexe, cherchent d’autres façons de travailler, et ce, à un autre rythme. On peut aussi parier que l’autocensure des femmes face au pouvoir et l’éternelle crainte de ne pas être « assez bonnes » ont été des facteurs. Et, oui, tout cela est attribuable à des siècles – et même à des millénaires – de sexisme. Mais maintenant, plus que jamais, ce sont les femmes elles-mêmes qui détiennent les clés qui leur permettent d’agir – et de réagir – différemment.

Le monde du travail évolue de façon incroyable. Si on continue avec l’exemple de la direction de la création, soulignons ceci : avec tous les bouleversements qui agitent les médias, la publicité et l’écosystème des communications en général, ce poste n’a plus le lustre ni l’influence qu’il avait autrefois. Pendant ce temps, on voit apparaître constamment des métiers dont on n’aurait même pas pu imaginer l’existence il y a peu de temps. Des possibilités émergent en dehors de tous les carcans, y compris les ornières sexistes. Quels sont ces métiers ? Quelles chances les femmes ont-elles de les exercer et même de les inventer ?

Bien des fonctions davantage associées aux femmes sont traditionnellement moins bien considérées et souvent moins bien payées : en communications, on peut songer par exemple à la planification médias ou à la coordination de production. Le même constat peut s’appliquer à une multitude d’autres secteurs. Alors, vouloir conquérir des postes qui, pour diverses raisons, sont au départ plus « masculins », c’est bien. Mais revaloriser des emplois où les femmes sont déjà majoritaires, ce serait bien aussi.

Les revendications, de même que les diverses initiatives qui les portent, ont certainement du bon... mais prenons bien garde de mener le combat des prochaines décennies et non pas celui des décennies passées.