Article publié dans l'édition Été 2019 de Gestion

Un Québec entrepreneurial est-il possible sans gouvernail ?

Louis Jacques Filion est professeur émérite au Département d'entrepreneuriat et innovation de HEC Montréal.

Année après année, le Québec demeure la province ou une des provinces canadiennes où il se crée le moins d’entreprises proportionnellement à la population. L’émission de télévision Dans l’œil du dragon a contribué à stimuler l’intérêt pour la création d’entreprises, mais le passage à l’action n’a pas vraiment suivi : elle demeure une des plus faibles au Canada.

Par ailleurs, le Québec a perdu plus de 25 000 entrepreneurs au cours des 10 dernières années1. On y comptait 14 % moins d’entrepreneurs en 2018 qu’en 2008. Comment freiner ce déclin ? Pour devenir véritablement entrepreneuriale, la société québécoise a besoin d’un remède de cheval.

Une société d’état comme gouvernail

Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi certaines sociétés deviennent plus entrepreneuriales que d’autres.

Le texte qui suit en suggère quelques-uns, dont la mise en place d’un gouvernail destiné à canaliser les efforts vers la création d’entreprises. Celles-ci constituent le poumon d’une société, le cœur de son dynamisme et de son renouvellement, ne l’oublions pas.

Plus de 90 % des nouveaux emplois sont créés par les micro-, petites et moyennes entreprises (MPME).

Dans les sociétés contemporaines, ce sont le plus souvent de petites sociétés d’État qui servent de gouvernail. Elles emploient habituellement une poignée de professionnels qui s’y connaissent en économie entrepreneuriale.

Ils savent concevoir et instaurer des programmes structurants.

Aux États-Unis par exemple, la création de la Small Business Administration (SBA) en 1953 a mené à l’adoption de lois destinées à obliger les organismes gouvernementaux à privilégier les PME pour leurs achats.

Signe de son importance, la SBA est la seule agence gouvernementale dont le président américain présente lui-même au Congrès le rapport annuel. Celui-ci porte sur l’état des PME aux États-Unis et comprend des recommandations quant aux mesures à prendre pour favoriser la création d’entreprises et pour protéger les PME.

Dans certains pays, on a créé de véritables ministères de la PME, dont l’apparition a généralement suscité l’enthousiasme. Ils ont donné lieu à la mise sur pied de programmes originaux. Parmi ceux-ci, notons le jumelage d’enseignants avec un entrepreneur qui vient en classe chaque année et qui invite les élèves à visiter son entreprise ; il y a aussi des stages optionnels en PME pour les finissants du secondaire, institués par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne dans les années 1980. Mais la majorité des « ministères de la PME » n’ont pas duré.

En France, un des premiers gestes posés par le socialiste François Mitterrand à la suite de son élection à la présidence, en 1981, a été la mise en place de l’Agence nationale pour la création d’entreprises (ANCE), devenue l’Agence pour la création d’entreprises (APCE) au cours des années 1990. Cette petite société d’État a joué un rôle non négligeable dans ce domaine, par exemple en aidant un groupe de grandes entreprises à mettre en œuvre des programmes de soutien à la création d’entreprises par leurs salariés. Les programmes d’essaimage2 à grande échelle de l’association française DIESE (Développement de l’initiative et de l’entrepreneuriat chez les salariés des entreprises) en sont un bon exemple.

 Une étude3 réalisée au début des années 2000 a montré que l’adoption d’un programme semblable au Québec pouvait entraîner la création de plus de 3 000 nouvelles entreprises par année. Mentionnons que les entreprises créées par essaimage sont généralement plus stables et plus durables.

En 1980, la France se situait au dernier rang des pays européens pour ce qui est de la création d’entreprises ; 30 ans plus tard, grâce à l’ensemble des mesures mises en œuvre par l’APCE, elle se trouvait nettement au-dessus de la moyenne européenne.

 Le secteur privé comme soutien à la création d’entreprises

 Au Québec, il faut louer le travail constant réalisé depuis plusieurs décennies par la Fondation de l’entrepreneurship, notamment la création du Réseau M, un programme de mentorat destiné à soutenir les entrepreneurs. Mais il serait souhaitable d’en faire davantage.

Pour ce faire, le Québec a besoin d’accroître la participation du secteur privé à la création d’entreprises. Une société d’État pourrait réunir de grands entrepreneurs ainsi que des associations de dirigeants d’entreprises et leur proposer de mettre sur pied des programmes ou même des fondations destinées à soutenir l’entrepreneuriat.

 Il existe des centaines de fondations de ce type chez nos voisins du Sud. Elles sont parfois de très grande taille, telle la Fondation Kauffman, mais on trouve également une multitude de petites fondations créées par des PME, par de grandes entreprises et parfois même par des coopératives pour soutenir la création d’entreprises dans leur région.

 De nombreux entrepreneurs et de grandes entreprises ont créé des fondations au Québec, mais il n’en existe aucune qui soit vouée à soutenir la création d’entreprises. Ainsi, le Réseau M pourrait par exemple devenir la « Fondation du mentorat de l’entreprise X ». Il pourrait aussi y avoir une « fondation de l’entrepreneuriat de l’entreprise Y », une « fondation du repreneuriat », une « fondation de l’entreprise familiale », etc. Des déductions fiscales pourraient être accordées aux entreprises qui concentreraient leurs activités de responsabilité sociale sur des enjeux collectifs à fort effet de levier, notamment sur la création d’entreprises.

Un mouvement aurait avantage à être lancé afin que les entrepreneurs et les grandes firmes contribuent davantage à la création d’entreprises. Une société d’État pourrait jouer un rôle majeur de coordination dans ce secteur.

Elle deviendrait le gouvernail dont le Québec a grandement besoin si nous ne voulons pas devenir une société de gens qui travaillent en majorité au salaire minimum dans une multitude de grandes chaînes étrangères.

 Notes

1 Castonguay, A., « L’entrepreneuriat au Québec : un déclin qui sera long à inverser », Le Journal de l’assurance, janvier-février 2019, p. 58-65.

2 L’essaimage consiste en la création d’une entreprise par un employé ou par un groupe d’employés avec l’appui formel ou implicite de l’entreprise employeuse.

3 Filion, L. J., Luc, D., et Fortin, P.-A., L’Essaimage d’entreprises – Vers de nouvelles pratiques entrepreneuriales, Montréal, Transcontinental / Fondation de l’entrepreneurship / HEC Montréal, 2003, 317 pages.