Article publié dans l'édition Printemps 2021 de Gestion

Invitée à se joindre à l’équipe d’Ivanhoé Cambridge en 2015, Nathalie Palladitcheff a quitté la France, où elle menait déjà une brillante carrière. Nommée aux commandes de la filiale immobilière de la Caisse de dépôt et placement du Québec en 2019, cette femme de réflexion et d’action a une compréhension du monde qui lui permet d’envisager un avenir durable pour le secteur immobilier.

Expressive et chaleureuse, Nathalie Palladitcheff met instantanément ses interlocuteurs à l’aise. Qu’elle parle de ses fils et de sa vie de famille ou d’investissements et de tendances du marché, elle est tout aussi accessible et naturelle. Et quand la patronne d’Ivanhoé Cambridge confie qu’elle a une grande capacité à se réjouir, on la croit sans difficulté. Solidement attachée à sa famille, guidée par un sentiment d’urgence et par une intuition qu’elle a apprivoisée au fil du temps, cette Française d’origine se présente comme une femme ordinaire au parcours linéaire. À 53 ans, en tant que rare femme dans le milieu très conservateur du placement et de l’immobilier, elle a une feuille de route impressionnante.

Au moment d’obtenir son diplôme de l’École supérieure de commerce de Dijon-Bourgogne, la jeune femme rêvait déjà d’être une experte dans « quelque chose », une manière, pour elle, d’être crédible et de s’ouvrir des portes. Elle a donc commencé sa carrière dans un domaine pointu, celui de l’audit, avant d’occuper des postes de direction dans diverses institutions financières et sociétés d’investissement. Son passage à la Banque française commerciale Océan Indien, établie sur l’île de la Réunion, à la fin des années 1990, la marque particulièrement. Elle en revient transformée, plus convaincue que jamais que l’audace paie. Née sous une bonne étoile un vendredi 13, Nathalie Palladitcheff s’est toujours lancée avec enthousiasme dans les aventures que le destin lui a proposées.

La bonne élève

La disponibilité d’esprit caractérise bien Nathalie Palladitcheff, qui raconte n’avoir aucunement planifié son parcours. « Je fais beaucoup d’exercices de visualisation mais pas forcément de projections, parce qu’on se trompe tout le temps et on risque d’être déçu! ce sentiment de déception est négatif », affirme celle qui préfère demeurer réceptive à ce qui se présente. « Si on a les yeux braqués sur un objectif, on devient aveugle aux possibilités. On va rater quelque chose. »

Le parcours de Nathalie Palladitcheff

  • 1991-1997: Nathalie Palladitcheff amorce sa carrière chez Coopers & Lybrand Audit.
  • 1997-2000 : Elle rejoint la Banque française commerciale Océan Indien, sur l’île de La Réunion, en tant que directrice des affaires financières
    et du contrôle de gestion.
  • 2000-2006 : Elle poursuit sa carrière dans différents métiers de l’immobilier, notamment l’investissement, le développement et les services.
  • 2006-2007 : Elle devient directrice générale de Dolmea Real Estate, une filiale du Groupe Axa.
  • 2007-2015 : Elle est engagée chez Icade, une société publique française d’investissement et de développement en immobilier commercial et résidentiel.
  • 2015 : Elle entre chez Ivanhoé Cambridge, où elle est nommée présidente et cheffe de la direction en 2019.

C’est certainement cette ouverture d’esprit qui l’a menée à accepter l’offre de Daniel Fournier, à l’époque président du conseil et chef de la direction d’Ivanhoé Cambridge. Le dirigeant s’était expressément déplacé à Paris pour la convaincre de déménager à Montréal, alors que la femme d’affaires était bien en selle chez Icade, une société publique française d’investissement et de développement en immobilier commercial et résidentiel. Et c’est cette même réceptivité qui l’a incitée à accepter un poste sur une île de l’Océan Indien où elle devait connaître de grands bouleversements, non seulement la naissance de son premier fils et un divorce mais aussi une véritable éclosion personnelle et professionnelle. Pour la jeune femme raisonnable et structurée qu’elle était, ce fut à la fois un premier acte audacieux et une formidable expérience grâce à laquelle elle a pu tisser un solide réseau professionnel qu’elle entretient encore avec fidélité aujourd’hui.

Acte audacieux, en effet, parce que jusque-là, Nathalie Palladitcheff, en bonne élève, n’avait fait aucun détour ni créé le moindre remous. L’amour des choses bien faites avait été le moteur de la petite fille assidue et sérieuse. « Je pratiquais la danse classique avec discipline : c’était très important pour moi. J’ai aussi le souvenir de m’asseoir derrière mon bureau en rentrant de l’école et de faire mes devoirs avec plaisir », explique cette femme pour qui la vertu du travail s’ancre dans les valeurs transmises par ses parents. « Je n’ai jamais été en rébellion par rapport à ça », probablement parce que, dans cette famille dont elle parle avec tendresse et reconnaissance, il y a énormément d’amour et de confiance. « Ma sœur et moi avons été élevées avec l’idée selon laquelle nous avions le droit d’essayer des choses, que c’était correct de le faire. Nous savions qu’il y aurait toujours ce filet de sécurité pour nous retenir. » Plus tard, cette assurance lui donnera le courage d’oser, de prendre des décisions et de permettre aux gens autour d’elle d’en faire autant.

D’ailleurs, cette notion de confiance joue un rôle essentiel dans la vision de la dirigeante : « J’aurais aimé que, professionnellement, on me dise : “fais-toi confiance.” On dit souvent : “Je te fais confiance.” Mais ce n’est pas la même chose. Le jour où j’ai commencé à le comprendre, j’ai senti une grande puissance sur moi-même, sur les autres, sur ce que j’étais capable de faire. » Aujourd’hui, Nathalie Palladitcheff n’hésite jamais à le dire à ses collègues, à ses équipes et, surtout, à ces nombreuses jeunes femmes qu’elle côtoie notamment dans le cadre de projets de mentorat.

À ses yeux, se faire confiance signifie écouter sa petite voix intérieure et apprivoiser l’émotion. Mais cette approche n’est pas toujours allée de soi pour cette femme d’affaires qui se définit en grande partie par son tempérament raisonnable : « le syndrome de la bonne élève freine ça, parce qu’on doit se maîtriser, opter pour la raison. Pourtant, parcourir ce chemin m’a donné de la solidité. Et aujourd’hui, je suis très en paix avec ça, je n’ai aucun problème à utiliser toute la gamme des émotions et à suivre mon intuition. »

La compréhension d’un monde chamboulé

Les 5 clés du leadership selon Nathalie Palladitcheff

  • Avancer avec courage
  • Assumer ses responsabilités et incarner ses convictions
  • Démontrer une empathie sincère
  • Se donner le temps de la pensée stratégique afin de nourrir sa vision
  • Cultiver et partager son enthousiasme

Il fallait certes une bonne dose de confiance en soi et d’intuition pour se lancer dans l’aventure québécoise d’Ivanhoé Cambridge en y entraînant toute sa famille. Quand elle a annoncé son départ, son entourage lui a dit : « Mais tu es tellement bien installée en France! tu vas prendre ce risque? » oui. Après tout, l’investissement repose sur la prise de risques. Et puis, sans risque, il n’y a pas de changement. Plus encore, Nathalie Palladitcheff a l’ambition de participer à la construction d’un monde en évolution et d’être utile.

Ses premiers mois chez Ivanhoé Cambridge, à titre de vice-présidente et cheffe de la direction financière, elle les a consacrés à s’acclimater à la culture de gestion nord-américaine, bien différente du management européen, et à observer le marché de l’investissement d’ici. Aujourd’hui aux commandes de la filiale immobilière de la Caisse de dépôt et placement du Québec, elle confie ressentir « la nécessité d’amener Ivanhoé Cambridge à un autre palier, parce que le monde a changé », surtout après plus d’un an de crise sanitaire mondiale. Une responsabilité intimidante mais, en même temps, un immense privilège d’avoir les moyens de mettre en œuvre des changements structurels d’envergure.

Bien avant la pandémie de COVID-19, Nathalie Palladitcheff et son équipe avaient déjà établi le diagnostic du portefeuille de la société immobilière en s’appuyant sur l’analyse des tendances du marché : « nous avions trop de centres commerciaux et de bureaux traditionnels. Nous avons donc décidé d’accélérer la transformation de certains de nos centres, d’en réduire l’empreinte environnementale. Aussi, nous nous intéressions beaucoup à la notion de flexibilité, notamment dans le cas du travail à distance. Le télétravail, c’était déjà dans notre stratégie : nous étions conscients, même avant le confinement, qu’il était en train de se passer quelque chose. » Une tendance que la crise sanitaire, comme on le sait, a accélérée. « Si nous avons tout de même été frappés d’un point de vue financier, notre force a été notre compréhension de ce qui se passait. »

Grâce à cette longueur d’avance, Ivanhoé Cambridge avait déjà entrepris plusieurs négociations dès la fin de 2019 dans le but d’effectuer certaines transactions, en plus d’avoir amorcé le travail sur le concept du quartier de demain : « nous aurons de plus en plus d’immeubles mixtes dans lesquels seront intégrées les composantes commerciale, hôtelière et professionnelle. Un milieu de vie complet dans un même immeuble », explique Nathalie Palladitcheff. La femme d’affaires parle également de cette nouvelle génération qui n’est plus prête à sacrifier des heures au transport : elle exige de la proximité. « En 2020, nous avons été très actifs dans cette voie que nous avions tracée avec 53 transactions, achats et ventes, en sachant exactement ce que nous recherchions. » Malgré la tempête de la dernière année, la présidente d’Ivanhoé Cambridge maintient le cap sur son objectif.

La communauté comme point d’ancrage

Pour Nathalie Palladitcheff, il va donc de soi que le quartier urbain traditionnel doit être repensé. « Il faut que ce soit utile. Avant, on construisait une tour, puis on faisait venir des acheteurs qui s’installaient. Désormais, il faut se demander ceci : quels sont les besoins des communautés et comment va-t-on y répondre? Le processus s’est inversé. » Dans ce secteur d’activité institutionnalisé et codifié, la dirigeante juge qu’il faut réfléchir autrement afin de se rapprocher du consommateur. « Il nous faut des gens qui comprennent qui est vraiment le client. C’est pour ça qu’il a fallu réévaluer nos équipes », explique-t-elle en faisant allusion à la restructuration des derniers mois, qui a entraîné plusieurs mises à pied dans l’organisation.

La pandémie de COVID-19 a généralisé des manières de consommer et de travailler qui, jusque-là, demeuraient marginales, notamment le commerce électronique et le télétravail. Pour la présidente et cheffe de la direction d’Ivanhoé Cambridge, il est évident que l’aménagement des espaces de bureau va changer, qu’il y aura une demande de flexibilité accrue, de même qu’une forte exigence en matière de responsabilité sociale et de durabilité. Il faudra y satisfaire. « L’édifice idéal est neutre en émissions de carbone, il offre une qualité d’air irréprochable et est construit selon les meilleures pratiques : voilà qui est déjà fondamental », fait-elle valoir, ajoutant que les immeubles d’Ivanhoé Cambridge actuellement en construction seront dotés de ces caractéristiques. « Mais je crois que l’élément essentiel de la responsabilité sociale d’une organisation, c’est d’être en phase avec sa communauté et avec les besoins de celle-ci. Ce qui se construit doit correspondre à ce qui est nécessaire, sans plus, parce qu’en fait, la façon la plus efficace de détruire la planète, c’est de construire des choses inutiles. Ainsi, des infrastructures qui manquent de cohésion par rapport à l’immobilier obligent les gens à se déplacer en voiture. Il doit y avoir un rapprochement naturel entre les deux pour que les immeubles soient harmonisés avec les transports. »

Nathalie Palladitcheff explique que la société qu’elle dirige a vendu un grand nombre de ses bureaux traditionnels parce qu’elle prévoit que ce type d’espace ne sera plus uniquement une zone de « stockage du personnel ». Selon elle, le lieu de travail devra être un endroit qui favorisera la cohésion, la connexion, la création de valeur et la performance. « C’est ça qu’il faut inventer. Les immeubles doivent se transformer, parce que le travail se transforme lui aussi. Je crois beaucoup au mode hybride : les gens ne se rendront probablement pas tous les jours au bureau, et ce sera très bien comme ça », souligne la femme d’affaires, précisant que cela demandera par ailleurs davantage d’organisation afin de conserver l’esprit d’équipe. Ainsi, il sera essentiel de planifier les jours de déplacement : « Si on se rend au travail et qu’on se retrouve seul de son équipe, il ne se passera pas grand-chose en matière de créativité ! » il faudra donc, de la part des gestionnaires, une volonté ferme de faciliter ce mode d’organisation, beaucoup de confiance et une grande collaboration.

Cette vision des quartiers de demain et des villes du futur ne serait pas complète, pour cette femme de cœur, sans une dimension profondément humaine : « Je crois qu’il faut totalement assumer ce qu’on recherche désormais dans un édifice. En ce qui me concerne, il y a une part d’émotion indispensable. Je revendique entièrement le rôle de l’art dans les immeubles, parce qu’il faut qu’il se passe quelque chose quand on y entre : un choc esthétique, un choc émotionnel qui crée un attachement et qui fait en sorte qu’on a envie d’y revenir, surtout avec le télétravail. »

Les crises révèlent les leaders

Plus de cinq ans après son arrivée au Québec, Nathalie Palladitcheff confie se sentir là où elle doit être chez Ivanhoé Cambridge. À sa place. Utile. Pour autant, même si elle est foncièrement chaleureuse et engageante, la dirigeante n’a jamais cherché à être populaire : « Je ne fais pas ce qu’on attend de moi. Enfin, ça correspond parfois, mais je ne le fais pas pour ça. Je le fais parce que je sens que c’est ce qu’il faut faire. Je tiens compte des points de vue sans être influençable, ce qui ne veut pas dire que je ne sois pas capable de changer d’avis. En fait, je pense que la recherche de l’approbation risque d’affaiblir un gestionnaire. »

Au fond, l’essentiel réside dans le respect de ses convictions. Affirmant être rigide en ce qui a trait à ses valeurs et flexible sur tout le reste, elle s’intéresse beaucoup au leadership de conviction. Leader, leadership : voilà pourtant des mots avec lesquels la dirigeante avoue ne pas être à l’aise. « Comme si c’était une catégorie différente de gens ! Je dirais plutôt qu’il y a différents rôles. Moi, en ce moment, mon rôle consiste à être présidente et cheffe de la direction chez Ivanhoé Cambridge. Et pour assumer ce rôle, il faut de la conviction, parce que nous évoluons dans un secteur qui définit le monde. Cette vision à concrétiser et à déployer, c’est une grande responsabilité. Elle exige du courage. »

Dans un contexte exceptionnel de pandémie qui a sollicité le courage de tout un chacun, Nathalie Palladitcheff croit qu’une crise, quelle qu’elle soit, ne crée pas des leaders mais révèle plutôt ceux qui le sont. Pour sa part, durant ces longs mois difficiles, devant l’incertitude et avec le confinement, elle a simplement été ce qu’elle sait être : volontaire, responsable, capable d’empathie. « Est-ce que c’est ça, le courage? Peut-être. Mais je pense qu’il y a des gens qui accomplissent des actions beaucoup plus courageuses. Pourtant, une chose est certaine : j’ai eu le courage de mes convictions à des moments où il fallait avancer. »

La patronne de la filiale immobilière de la Caisse de dépôt et placement du Québec raconte que dès le début de la crise, confinée chez elle,

Elle a réalisé chaque matin des capsules vidéo pour ses équipes : « c’était très spontané, et quand je les revois, je constate que je n’avais pas du tout bonne mine sans maquillage ! » s’exclame-t-elle en riant, admettant du même souffle que l’extravertie qu’elle est a trouvé éprouvante l’impossibilité de côtoyer son équipe au quotidien. « C’est très difficile, par Zoom, de recréer ce naturel, cette énergie des échanges humains, mais je tenais à ce que les gens voient que, moi aussi, je n’étais pas du tout équipée à la maison et que je tenais le coup malgré tout. Et je pense qu’ils se sont dit : “O.K., on est tous dans le même bateau.” »

Chaque soir, Nathalie Palladitcheff est fidèle à ce rituel de quelques secondes avant de s’endormir : elle remercie pour une chose qui s’est bien passée, revient avec bienveillance sur quelque chose qu’elle aurait pu mieux faire et se projette vers le lendemain. Cette technique simple de reconnaissance lui permet d’alimenter son énergie et son optimisme. En effet, dans un secteur d’activité qui se transforme, elle a encore de nombreuses ambitions, notamment celle de jouer un rôle d’influence quant à la parité des genres et à la diversité.

Devant l’immense fenêtre de son bureau du centre-ville de Montréal, à travers laquelle le mont royal s’impose avec magnificence, Nathalie Palladitcheff conclut en souriant : « Quand j’étais jeune, je voulais être une experte. C’était une manière de dire : je sais quelque chose et je peux aider ; je vais être utile. Et, en fait, je suis là où je suis parce que je suis une généraliste. Plus que jamais, je crois que le monde s’ouvrira à ceux qui sauront embrasser un horizon aussi vaste que possible. »

Photo : Martin Girard