pierre duhamel

Pierre Duhamel est journaliste économique depuis près de 30 ans.

Point de vue publié dans l'édition hiver 2016 de Gestion

Je l’avoue d’emblée : YuMi et Hopsi ne sont pas vraiment des amis, car on ne se connaît pas encore. J’ai entendu parler d’eux récemment et ils me fascinent et m’inquiètent tout à la fois. Ils ont l’air très sympathique sur les photos et dans les vidéos, mais ils sont peu jasants. Surtout, j’ai le sentiment qu’ils vont créer la pagaille dans nos économies et perturber violemment le marché du travail.

YuMi et Hopsi sont des robots. Ils ne sont pas du genre qu’on trouve depuis des décennies dans l’industrie lourde, principalement les usines de construction d’automobiles. Ceux-là, on peut les confondre facilement avec des machines-outils, car ils sont stationnaires et se spécialisent dans un seul type d’opération. On est bien contents de les avoir pour soulever une carrosserie d’automobile et serrer des boulons, mais ils ne savent rien faire d’autre.


LIRE AUSSI: Dossier neurosciences - Le défi de l'expérience utilisateur


YuMi et Hopsi sont des mécaniques autrement plus sophistiquées. D’abord, avec leur tête et leurs bras, ils ressemblent à des êtres humains. Ils font aussi la même taille que nous. Mieux, ils sont capables de travailler côte à côte avec nous, les humains, sans nous blesser ni nous écraser, grâce à des capteurs et des caméras qui les préviennent de notre présence. C’est quand même bon à savoir puisque, étant mobiles, ces deux robots se promènent en toute liberté dans les usines, les entrepôts, les couloirs d’hôpitaux et, bientôt, les bureaux.

Ce sont nos nouveaux compagnons de travail. Ce sont des zélés de la pire espèce, car ils sont au boulot 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Pour 40 000 $US l’unité, vous avez un employé modèle qui n’est pas intéressé à se syndiquer et qui ne veut même pas être rémunéré ! Inutile de vous dire que les patrons vont les adorer.

Ils ne sont peut-être pas capables de soulever une carrosserie d’automobile comme leurs ancêtres, mais ils font mieux. Selon son géniteur, la firme ABB, YuMi, dont le nom signifie « You and Me », est capable d’utiliser une aiguille et du fil à coudre. Cela m’impressionne beaucoup, car j’ai coulé mon cours de motricité fine quand j’étais enfant.

Quant à Hopsi, le rejeton de Panasonic, il peut se promener d’une chambre d’hôpital à une autre, car il a été programmé avec les données cartographiques de l’établissement. Il distribue les médicaments et prend en main les dossiers et les échantillons médicaux afin d’« alléger les contraintes du personnel ».

Au Japon et à Singapour, où Hopsi est testé, la pénurie de main-d’œuvre m’apparaît comme une raison plus convaincante que l’« allègement des contraintes » pour justifier son intégration.

Ces robots, qui sont au cœur de ce qu’on appelle la « quatrième révolution industrielle », peuvent en effet remplacer des êtres humains, pas juste les « accompagner ». Les entreprises et les organismes publics seront séduits, car ils voudront bénéficier des gains de productivité rendus possibles par ce développement technologique.


LIRE AUSSI: Watson d'IBM, le petit futé de l'informatique cognitive


Oxford Analytica, une firme-conseil spécialisée dans la prospection économique, estimait il y a quelque temps que 47 % des emplois sont susceptibles d’être occupés par des robots et des systèmes automatisés dans moins d’une génération. Grâce au développement de l’intelligence artificielle, ces androïdes seront capables d’intervenir dans toutes les sphères de l’activité humaine.

Même des secteurs aussi spécialisés que le droit ne seront pas à l’abri. Tony Williams, fondateur de Jomati Consultants, un cabinet de conseil juridique établi à Londres, estime que d’ici 2030, des robots pourraient être capables d’exécuter le travail accompli par de jeunes avocats. Imaginez le nombre d’heures facturables qui seraient ainsi épargnées avec ces infatigables travailleurs qui bossent pour une bouchée d’électricité. Dans un article du magazine The Atlantic, on comparait AT&T, le géant des télécommunications d’il y a un demi-siècle, avec Google. En 1964, la valeur boursière d’AT&T atteignait 267 milliards de dollars et la société comptait 758 611 employés. Google, pour sa part, est aujourd’hui évaluée à 370 milliards de dollars et ne compte que 55 000 employés.

L’automatisation et la technologie ont toujours été perçues comme des menaces à l’emploi. Pourtant, elles ont amélioré la productivité et permis la création de richesses extraordinaires. J’ai toutefois l’impression que cette fois-ci risque d’être différente.

Dans vingt ou trente ans, il est possible que les rejetons de YuMi, de Hopsi ou de l’allemande Kuka aient envahi le marché de l’emploi et travaillent docilement à améliorer notre existence. Je me permets cependant de poser une question qui trahit peut-être mon âge : mes enfants et mes petits-enfants, que feront-ils pour gagner leur vie ?

Hopsi distribue des médicaments et prend en main les dossiers et les échantillons médicaux.