Depuis bientôt deux ans, la pandémie de COVID-19 a fortement sollicité les capacités d’adaptation des gens, des équipes de travail et des gestionnaires, installant une usure progressive. Comment éviter l’épuisement qui guette chacun d’entre nous?

Outre le spectre de la maladie, la pandémie a imposé des règles à l’intérieur desquelles l’humain évolue avec un profond malaise. Tout d’abord, c’est un contexte marqué par l’incertitude et la difficulté à se projeter dans un futur, aussi rapproché soit-il. «Le cerveau humain est pourtant programmé pour anticiper l’avenir», explique Estelle Morin, psychologue, professeure au Département de management de HEC Montréal et professeure associée à la Chaire Sens et Travail de l’Institut catholique d'arts et métiers (ICAM) de Lille. «En mars 2020, nous pensions en avoir pour quelques semaines tout au plus. En mars 2021, nous croyions nous en sortir enfin avec la fin de la troisième vague. Mais voilà : personne ne sait comment ni quand la pandémie va finir!» Et ce manque de visibilité sur l’avenir cause de l’anxiété de même qu’un stress chronique qui nous minent sournoisement.

En outre, comme le souligne la spécialiste, les mesures sanitaires et le confinement ont laissé des traces psychologiques. «Les humains détestent être confinés! La souffrance vient de la privation de nos libertés et de l’isolement, puisque nous étions largement privés de relations importantes, ne pouvant côtoyer que ceux qui vivent sous notre toit.» Autant de conditions favorables à la détresse, selon Estelle Morin.

«Quand, pendant des mois, pendant des années, nous sommes en état de surcharge – qu’elle soit physique, mentale ou émotionnelle –, celle-ci nous mène à une détresse dont l’ultime point d’arrivée est l’épuisement», fait remarquer Mouna Knani, professeure au Département de gestion des ressources humaines de HEC Montréal. La personne ne tombe pas au combat du jour au lendemain : le sentiment d’angoisse et le débordement l’habitent longtemps, pour atteindre un stade d’épuisement complet. Car la fatigue et l’épuisement sont deux états très différents, comme l’explique l’enseignante à HEC Montréal. «Lorsqu’on parle de fatigue, c’est encore récupérable; le repos est bénéfique et efficace. La fatigue est une réaction biologique normale après un exercice intense ou une journée de travail bien remplie. Nous nous reposons et nous retrouvons notre énergie.» Elle poursuit : «L’épuisement, c’est autre chose. C’est tellement plus qu’une simple batterie à plat! C’est une batterie entièrement vidée qui ne peut plus être rechargée. Elle s’est oxydée de l’intérieur; il ne reste plus rien.»

Série Épuisement

À l’horizon, une vague d’épuisement

Selon les experts, étant donné le contexte actuel, une épidémie de santé mentale est à prévoir. «Je ne suis pas très optimiste. En ce moment, tout le monde est à cran, impatient, usé… Je crois que les mois d’hiver seront difficiles et qu’il y aura beaucoup de conflits. Il faudra faire preuve d’une grande sagesse et être compréhensifs», estime Estelle Morin. Tout aussi lucide, Mouna Knani prédit une explosion de cas d’épuisement professionnel. «Le pire est à venir, car l’épuisement n’arrive pas subitement : il faut entre 5 et 10 ans pour en arriver là, et on le sait, la pandémie nous a affaiblis, alors que nous vivons un stress chronique sur une longue durée. C’est impossible à tenir», dit-elle.

Devant ce sombre constat, les expertes consultées sont unanimes : la manière de traverser cette période difficile est d’aborder la menace comme une responsabilité partagée. «Écouter, dédramatiser et offrir notre aide à nos collègues, mais aussi à notre gestionnaire! C’est aussi le temps de cultiver l’humour et l’autodérision, et surtout de cesser d’exiger la perfection envers nous-mêmes et envers les autres. Finalement, je crois que c’est l’occasion d’engager un réel dialogue social», suggère avec force Estelle Morin. Comme le rappelle la professeure, l’humanité entière est touchée par cette pandémie, et c’est ensemble que nous devons avancer, en nous offrant mutuellement – et avec générosité – tout le soutien possible.

Pour autant, il faut garder en tête que tous ne sont pas égaux face à l’épuisement. Alors que certaines personnes profitent de différents facteurs de protection et sont naturellement douées pour gérer la surcharge, évitant dès lors de s’enfoncer dans un stress chronique, les gens à risque, plus perfectionnistes ou d’un tempérament anxieux, ont du mal à fixer leurs limites et à reconnaître les signes de fatigue. Il importe que l’organisation soit alerte, qu’elle puisse capter les signes de détresse. S’adapter aux changements et naviguer dans une incertitude continuelle, sans oublier vivre la pression soutenue engendrée par des mois de pandémie sont des actions qui exigent de la personne une bonne hygiène de vie de même qu’une solide intelligence émotionnelle, certes, mais aussi un environnement ainsi que des conditions de travail qui assurent un climat de sécurité psychosociale.