Article publié dans l'édition hiver 2019 de Gestion

L'intelligence artificielle transformera radicalement la société, les relations humaines, le travail et le rôle de chacun de nous. Il s'agit d'une mutation fulgurante, totalement inédite et difficile à concevoir. Une seule certitude: elle est bel et bien déclenchée et, surtout, irréversible. Gestion a rencontré Yoshua Bengio, pionnier de l'apprentissage profond dont les recherches sur l'intelligence artificielle sont mondialement reconnues, afin de cerner les principaux défis que devront affronter les gestionnaires dans une économie propulsée par l'intelligence artificielle. 

bengio entrevue

L'équipe de la revue Gestion lors de la rencontre avec Yoshua Bengio (au centre). De gauche à droite: Claudine Auger (journaliste et rédactrice), Sylvain Lafrance (directeur de la revue), Eloi Lafontaine Beaumier (rédacteur en chef par intérim) et Alain Dubuc (professeur associé à HEC Montréal). / Photo @MartinGirard

À une époque où l’intelligence artificielle (IA) relevait encore de la science-fiction la plus échevelée, Yoshua Bengio concevait déjà un futur envisageable, concret et scientifique. Loin d’être des territoires incompatibles, les mathématiques, l’informatique et la volonté de comprendre l’être humain se sont imbriquées et sont devenues porteuses d’une grande inspiration. « Ma démarche consiste à percer les mystères de l’intelligence. J’aime l’idée selon laquelle on pourrait en déchiffrer les principes, un peu comme les lois de la physique, mais les lois de l’intelligence, elles, permettraient de construire des machines intelligentes », explique cet humaniste, convaincu des bienfaits potentiels de cette science. Il se défend pourtant de scruter l’horizon dans une boule de cristal : au contraire, il réfléchit volontiers avec nous sur les manières dont les gestionnaires peuvent se préparer à faire face aux enjeux de cette révolution façonnée par l’IA.


LIRE AUSSI: « Mégadonnées et intelligence artificielle au coeur de l'industrie 4.0 »


Au pas de charge

yoshua scientifique

La vitesse à laquelle l’intelligence artificielle nous happera est impossible à prévoir, car elle implique trop de facteurs sociaux et trop d’inconnues technologiques. « Mais cette transformation arrive à grands pas et il y a beaucoup à faire pour que les entreprises québécoises se positionnent comme les leaders de l’IA », affirme Yoshua Bengio. Mais par où commencer ?

D’abord, les gestionnaires actuels et futurs doivent comprendre l’IA. Selon M. Bengio, les gouvernements et les décideurs doivent mettre les bouchées doubles afin de mieux préparer la main-d’œuvre, notamment en modernisant le système d’éducation, qui doit permettre à tous d’acquérir une compréhension minimale mais fonctionnelle de l’IA.

Ensuite, ils doivent soutenir l’investissement substantiel de capitaux dans des organisations qui démontreront leur potentiel et leur détermination à entrer dans cette nouvelle ère industrielle. Le chercheur insiste : « Plus tôt nous appuierons sur l’accélérateur, meilleures seront nos chances d’être des leaders. Si nous attendons que les choses se fassent ailleurs, alors nous ne serons que des consommateurs de l’intelligence artificielle. » Voilà qui indique une direction claire.

Mais rien n’est acquis pour le moment. Un des principaux enjeux de ces exigeants préparatifs, c’est notre volonté d’y réfléchir avec tout le sérieux qui s’impose, prévient Yoshua Bengio. « Je crois qu’il y a une intention réelle de la part de nos gouvernements, tant fédéral que provinciaux, d’entreprendre une réflexion en profondeur sur l’avènement de l'IA, une volonté d’ailleurs partagée par tous les pays industrialisés… sauf les États-unis », précise-t-il avant de reprendre : « pour éviter des dérapages qui alimenteraient les appréhensions de la population contre la technologie et contre l’automatisation, nous devons travailler à protéger le public et à accroître sa confiance envers les développements de l’IA. Législations, sensibilisation, analyses et études : voilà qui demande du temps et de la réflexion mais qui s’impose en tant que passage obligé, ne serait-ce qu’en ce qui a trait à la manière d’installer un filet social adapté au nouveau monde de l’emploi. »

Conduire ou subir l’IA ?

Devant l’impossibilité de freiner l’IA, il faut agir vite, sans attendre. Les États et les entreprises qui opteront pour la fermeture d’esprit ou pour le repli sur soi rateront l’occasion de profiter de l’énorme croissance économique promise par l’IA. Car rien n’empêchera les entreprises du monde entier de produire des biens et des services grâce à l’IA, décuplant leur productivité par la même occasion, et de les vendre aux consommateurs passifs, c’est-à-dire ceux qui n’auront pas su prendre le train de cette révolution sans précédent.

« Nos entreprises peuvent augmenter leur productivité en achetant les produits et les services élaborés par des firmes étrangères. Oui, si nous achetons des robots de la Chine, nous serons plus productifs. Mais nous pouvons faire mieux encore : fabriquer ces robots nous-mêmes », nuance Yoshua Bengio. En effet, ce sont les créateurs de l’IA eux-mêmes, tels les pionniers de la Silicon Valley, qui piloteront la croissance. Le chercheur met en exergue l’exemple chinois : s’étant imposée et enrichie en tant que fabricant d’innombrables biens à prix modique grâce à sa main-d’œuvre bon marché, la Chine, de plus en plus menacée par une concurrence avide, a compris que l’IA est la planche de salut de son empire commercial. Le gouvernement chinois investit ainsi dans la conception de technologies qui lui permettront de s’imposer à titre de leader dans le domaine de l’IA. Une véritable source d’inspiration, croit Yoshua Bengio.

Bengio« Plus modeste, la démographie québécoise, de surcroît, n’offre pas cette main-d’œuvre bon marché. Toutefois, je peux très bien entrevoir que nous puissions devenir, de la même manière que la Chine, des fabricants de machines intelligentes à haute performance dont les capacités d’automatisation feront disparaître d’ici quelques dizaines d’années la délocalisation de la production », ce qui décuplera notre expertise, notre autonomie et notre croissance.

Certains pourront arguer, évidemment, que toute médaille a son revers : parallèlement à ce scénario optimiste où miroitent des gains de productivité alléchants et des réponses adéquates à la pénurie de main-d’œuvre, les répercussions sur le marché du travail annoncent une réalité à laquelle certains auront beaucoup de mal à s’adapter. Depuis une quinzaine d’années, des milliers d’emplois, notamment aux États-Unis, ont déjà été perdus, dans le secteur manufacturier par exemple, et ces pertes sont principalement imputables aux avancées technologiques.

Bref, révolution technologique, révolution industrielle… et révolution sociale. Bien plus qu’une question de gains de productivité, l’ia aura aussi des retombées considérables en ce qui a trait au bien-être de la population. « Le Québec profitera grandement des progrès dans le secteur de la santé », indique Yoshua Bengio. Plusieurs s’intéressent notamment à la manière dont l’IA pourra améliorer la qualité de vie des aînés, une préoccupation sérieuse en contexte de vieillissement de la population dans les pays industrialisés. « Au Japon, c’est presque une obsession ! Dans un pays où la proportion d’aînés est énorme, le développement de la technologie pouvant favoriser la santé des personnes âgées s’impose en tant qu’axe de recherche prioritaire. »

Les PME, une avenue prometteuse

Si la Chine, le Japon et autres Silicon Valley de ce monde investissent à vive allure dans la révolution de l’IA afin de s’y tailler une place de choix, le Québec n’est pas en reste. Yoshua Bengio, fondateur de l’institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal (MILA1), explique que ce centre de recherche universitaire reconnu dans le monde entier a incité plusieurs géants technologiques à s’établir à Montréal et à y installer des laboratoires.Devenir producteur d'IA

Devant la crainte que les grandes entreprises, qui ont plus facilement accès à du capital, supplantent tout le monde au moment de passer à l’ai, l’expert s’exclame : « J’espère que mes amis de HEC Montréal nous aideront à répartir les investissements pour que ceux-ci ne se retrouvent pas que dans les grosses poches… mais aussi dans les plus petites ! En effet, le développement de l’IA, c’est dans les PME et dans les start-ups que ça risque de se passer ! » Yoshua Bengio ne mâche pas ses mots : « Ce qui attire les jeunes chercheurs qui sortent de nos laboratoires, c’est l’occasion de démarrer leur entreprise ou, à tout le moins, de créer de nouveaux processus, de mettre en œuvre de nouvelles manières de faire. La difficulté avec les grandes entreprises, ces mammouths qui bougent lentement, c’est cette inertie qui fait naître une profonde frustration pour une relève brillante. Je souhaite donc qu’il y ait à la fois de grandes entreprises qui réussissent à prendre le virage de l’IA ainsi que des PME et des start-ups d’ici qui se distinguent », conclut le professeur.

En attendant, pour cette main-d’œuvre hyper qualifiée, il est sans doute beaucoup plus séduisant de ne partir de rien et de bâtir à neuf que de tenter de réformer de l’intérieur des organisations lourdes et complexes. « Je crois qu’il faut encourager cette relève et faciliter l’accès au capital de risque, sensibiliser les chefs d’entreprise d’ici pour qu’ils prennent cette direction avec moins de craintes. Oui, l’investisseur de capital de risque se lance dans une aventure qui peut ne jamais rapporter, car c’est beaucoup plus risqué.  Mais comme société, nous sommes gagnants », insiste Yoshua Bengio.  En effet, toute personne qui démarre une entreprise fait un saut dans le vide, et neuf PME sur dix ne connaissent pas le succès. « Du point de vue individuel seulement, parce qu’à l’échelle collective, c’est très rentable. Ce dixième qui réussit peut rapporter gros, devenir exportateur, apporter de la richesse. Les investisseurs et les gouvernements doivent soutenir ces initiatives individuelles risquées, car nous profitons de leur expérience et permettons à certaines autres d’émerger. C’est une sorte d’assurance », ajoute Yoshua Bengio, précisant qu’il faut même encourager les entrepreneurs sérieux et qualifiés à tenter de nouveau leur chance à la suite d’un revers.

Les emplois plus humains valorisés

L’arrivée de l’ia est-elle une bonne ou une mauvaise nouvelle pour les travail- leurs ? Yoshua Bengio pose la question autrement : saurons-nous nous imposer en tant que producteurs d’ia ou deviendrons-nous de simples consommateurs d’IA ? Pour le moment, une chose est sûre : le monde du travail ne sera plus jamais le même.5 clés de gestion IA 

À moyen terme, il y aura certes les gagnants de l’ia, ces professionnels de la technologie qui bénéficieront de cette révolution grâce à des emplois très bien rémunérés. et il y aura tous les autres, ceux qui subiront les conséquences négatives de l’automatisation à défaut d’avoir acquis les compétences nécessaires. « D’où l’importance de réfléchir et de prévoir des mécanismes de redistribution de la richesse afin d’éviter des crises sociales qui pourraient devenir une grande menace pour la démocratie », prévient le chercheur, qui conclut toutefois qu’à long terme, la société en entier devrait bénéficier de l’IA.

Avant toute chose, c’est notre conception du travail elle-même qui sera métamorphosée. « Tout ce qui est dangereux, répétitif, non stimulant, et tout ce qui ne fait pas appel aux qualités relationnelles pourra être effectué par des machines », explique Yoshua Bengio, convaincu que l’être humain pourra trouver un sens véritable à son travail sous de nouvelles formes au cours des prochaines décennies. Selon lui, les activités peu valorisées et peu rémunérées à l’heure actuelle, par exemple le bénévolat, les études ou le travail artistique, gagneront en valeur. « Je pense aussi à tous ces métiers où des gens jouent un rôle d’aidant, tels les professionnels de la santé et les enseignants. L’enfant est motivé et stimulé par son professeur parce que c’est une figure de référence, pas seulement une source d’information ; il y a un lien affectif, une émotion partagée. Un robot pourra peut-être sauver la vie d’un patient à l’hôpital, mais ce patient aura toujours besoin d’une vraie personne qui lui tienne la main. »


LIRE AUSSI : « Dossier Mégadonnées - Les sept piliers de la gestion du capital humain »


Les risques de dérives

L’être humain, donc, serait irremplaçable, notamment en raison de la dimension affective de sa nature et de son existence, sans compter son aptitude unique à échafauder une vision d’ensemble à partir de données très diverses. Bien sûr, les outils prédictifs se perfectionneront et se raffineront sans cesse, mais ils demeureront avant tout des outils destinés à soutenir la réflexion stratégique des gestionnaires. « La force du dirigeant, c’est sa vision, sa compréhension globale des rouages de son organisation, de ses produits et de ses services. Comme stratège, il doit également avoir une vision d’ensemble de la société afin de planifier adéquatement les activités de son entreprise. Voilà qui exige une compréhension large, très large, du monde. » Malgré sa fascinante capacité à emmagasiner des données et à les analyser, la machine, aussi optimale soit-elle, n’a pas cette faculté de réflexion. Et elle ne l’aura pas avant un bon moment.

La capacité de réfléchir et de comprendre le monde autour de soi, cette aptitude sensible propre à l’être humain, définira le rôle des dirigeants, des gestionnaires et de tous les citoyens des sociétés futures, qu’il faudra à tout prix protéger des dérives potentielles de l’IA. Parce que, oui, dangers de dérapage il y a…

Le secteur militaire inquiète tout particulièrement Yoshua Bengio. Les robots tueurs, ces armes automatisées programmées pour tuer sans intervention humaine, risquent avant longtemps de concrétiser les scénarios de science- fiction les plus sombres à cause des avancées de l’IA. Les projets de recherche militaires dans ce domaine doivent donc être rigoureusement encadrés par des garde-fous éthiques et moraux ainsi que par des lois très sévères. Unissant sa voix à celle de centaines de scientifiques canadiens, M. Bengio milite activement pour que le gouvernement fédéral prenne part aux démarches internationales déjà amorcées en vue de l’élaboration et de la mise en œuvre d’un traité d’interdiction des robots tueurs. Autre motif d’inquiétude : les avancées technologiques en matière de surveillance des citoyens.


LIRE AUSSI: Dossier Mégadonnées - L'intelligence artificielle : future mine d'or pour les entreprises


Aujourd’hui, par exemple, on compte près de 160 millions de caméras dans les rues en chine. Si elles ont permis d’épingler des criminels, « c’est bien sûr positif, mais elles représentent aussi un danger potentiel, puisque les gouvernements autoritaires utilisent cette technologie pour se maintenir au pouvoir et pour contrecarrer tout retour à la démocratie. Il importe de demeurer vigilant et de se doter de règles strictes afin d’éviter les excès ».

Les données personnelles recueillies en masse préoccupent également Yoshua Bengio. Amassées de façon continue lors de mille et une activités quotidiennes en apparence anodines, ces données peuvent ensuite être utilisées contre les gens, contre les entreprises, voire contre les sociétés dans leur ensemble. Que nous les produisions en tant que citoyens, patients, employés ou consommateurs, toutes ces données pourraient un jour être utilisées à mauvais escient par nos employeurs, par nos assureurs, par le gouvernement et par les publicitaires. « Ici, ce n’est plus le simple potentiel d’influencer vos comportements d’achat mais celui, beaucoup plus alarmant, d’influencer vos choix politiques ou tout autre facteur ayant un effet sur la santé, sur l’environnement ou sur la tolérance au sein des collectivités, alors que certaines bases de données pourraient maintenir ou aggraver les discriminations. Et finalement, il y a un enjeu général qui menace l’équilibre de la société dès lors que nous évoquons une technologie aussi puissante : la concentration du pouvoir et de la richesse. » Malgré les incroyables bienfaits qu’elle fait miroiter, l’IA a aussi tendance à exacerber les inégalités.

Voilà qui prête à mûre réflexion. en plus des balises solides qu’il faudra ériger pour prévenir ou, du moins, pour contenir les dérives de l’IA afin de profiter pleinement des gains annoncés, les dirigeants doivent mettre en œuvre dès que possible un plan de développement destiné à permettre aux travailleurs et aux gestionnaires d’aujourd’hui et de demain d’acquérir les compétences essentielles. La piste à suivre, selon Yoshua Bengio. « Investir massivement dans le développement et dans la formation de la main-d’œuvre, démystifier l’IA auprès de ceux qui, parmi la population, y perçoivent une menace et offrir aux décideurs un accès à la connaissance nécessaire pour naviguer à travers ce qui s’en vient. Enfin, établir un dialogue collectif afin de prendre les bonnes décisions. »


Notes

1. Plus connu selon l’acronyme MILA (Montreal Institute for Learning Algorithms), cet institut de recherche travaille sur l’apprentissage automatique et sur l’IA. Sa mission, qui va au-delà de la recherche fondamentale, comprend aussi les transferts technologiques vers les entreprises ainsi que la conception d’applications destinées à favoriser le bien-être de la population, notamment dans le domaine de la santé. Le MILA est affilié à l’Université de Montréal et à l’Université McGill.

2. Accenture Inc., « Artificial Intelligence is the Future of Growth », document de travail, mai 2017.

3. Novipro et Léger, « Portrait des TI dans les moyennes et grandes entreprises – Étude réalisée par Novipro et Léger » (en ligne), 2018.