À Chromatic Pro, on disctue de la surprenante évolution de ce marché.

Balloon Dog

Le « Balloon Dog » orange de Jeff Koons (source : www.jeffkoons.com)

L’art, c’est l’art, mais c’est aussi un marché, on a souvent tendance à l’oublier! Marché nébuleux toutefois, incompris, inaccessible, que celui de l’art en général, et l’art contemporain en particulier, et les exemples ne manquent pas pour renforcer cette impression. Comme le rapportait il y a quelques temps le site Internet du quotidien français Le Monde (lire l’article « Année record pour le marché de l'art contemporain »), pour la période allant de juillet 2013 à juillet 2014, le montant des ventes aux enchères en art contemporain s’est élevé à environ deux milliards de dollars (1,5 milliard d’euros). Cette même période fut le témoin du record d’adjudication pour une œuvre contemporaine : 58,4 millions de dollars furent offerts pour le Balloon Dog de couleur orange, une œuvre sympathique (et payante!) de l’artiste américain Jeff Koons.

Un marché qui bouillonne

Le marché de l’art contemporain est donc en pleine effervescence, et ne manque pas aussi de susciter bien des discussions, comme ce fut le cas vendredi dernier lors de l’événement Chromatic PRO, tenu au Centre Phi, dans le Vieux-Montréal. À cette occasion, un panel¹ d’invités du milieu de l’art fut amené à discourir sur l’état du marché de l’art contemporain sur la planète, mais également au Québec.

Force est de reconnaître, selon les spécialistes sollicités, qu’il y a un dynamisme à ce jour jamais constaté au Québec en matière d'art contemporain. On en voudra pour preuve l’émergence récente, peut-être une décennie ou deux, de galeries privées, de musées tout aussi privés, d’événements ou de festivals divers, sans compter les investissements gouvernementaux, émanant notamment du secteur municipal. Ce dynamisme se caractérise également par une profonde remise en question des mécanismes qui ont historiquement gouverné le marché de l’art, tant chez nous qu’ailleurs sur le globe.

De la difficulté d'établir le prix...

Pour Dominique Toutant, de la Galerie Division, on doit aujourd’hui comprendre, dans la perspective de l’enjeu crucial et complexe que constitue l’établissement du prix d’une œuvre, que ce dernier se trouve à la congruence de trois éléments indissociables, à savoir l’argent, l’esthétique et le contexte. Car sans argent, l’artiste ne peut vivre de son art; sans l’esthétique, l’œuvre n’est plus de l’art, mais autre chose; le contexte, quant à lui, permet de situer à la fois l’artiste et son travail artistique par rapport à ses contemporains. D’où la difficulté d’établir ce « juste prix » pour une œuvre donnée. Paul Maréchal, à l’appui de son collègue lors de ce colloque, a renchéri quant au caractère singulier de ce marché : « Le marché de l’art échappe à toute catégorisation » a-t-il signalé.

Toutefois, l’une des problématiques connexes à l’établissement de ce « juste prix » se réfère notamment à la manière de créer aujourd’hui. De fait, ont constaté les intervenants, l’apparition de la technologie dans le processus créatif et l’emploi de matériaux de plus en plus sophistiqués ont eu pour conséquence de faire grimper en flèche le coût de production de l’œuvre et, bien entendu, son prix. D’autres phénomènes viennent aussi bousculer les conventions dans ce marché de l’art, phénomènes qui ne sont pas sans rappeler ce que nous connaissons dans le commerce en général. Paul Maréchal a, par exemple, cité le cas de Damien Hirst qui, en 2008, a court-circuité son galeriste, cet incontournable intermédiaire d’autrefois, en mettant directement aux enchères chez Sotheby’s quelque 200 de ses œuvres. Aux dires de Katya Kazakina, (lire son article « Damien Hirst, Gagosian Reunite Over Pickled Sheep at Frieze Fair », publié sur le site Internet de Bloomberg), l’artiste britannique aurait accru ses revenus provenant des enchères de neuf millions de dollars à plus de 230 millions de dollars entre 2005 et 2008.

Offre et demande

On y revient souvent mais, au final, selon Paul Maréchal, le jeu de l'offre et la demande constitue sans doute le seul mécanisme sur lequel l’on peut véritablement se fier afin d’expliquer la flambée des prix en art contemporain. L’un des moyens pour rendre cet art plus accessible serait-il, dès lors, d’accroître le nombre d’acheteurs, ce qui pourrait éventuellement exercer un mouvement à la baisse sur les prix? Encore faudrait-il, explique Paul Maréchal, dans le cas du Québec, qu’une masse critique d’amateurs d’art contemporain existe! « Mais le Québec souffre d’un problème d’analphabétisme culturel », tranche-t-il. L’éducation à l’art est devenue accessoire, sinon marginale, le milieu familial n’a jamais su prendre la relève de l’école à ce chapitre, et les musées n’aident en rien en ne renouvelant pas assez rapidement les œuvres de leurs collections permanentes. « C’est un très gros paradoxe, car l’image est aujourd’hui prédominante. Mais l’image est davantage devenue un divertissement, plus que de l’art en soi… » ajoute l’expert.

Excellente et intéressante discussion que celle tenue à Chromatic Pro, et qui nous fait réellement prendre conscience du caractère à la fois mystérieux et insaisissable de l'art contemporain, et de son incontournable marché!

¹ Les intervenants étaient Camille Lalonde, de l'Université Concordia, Dominique Toutant, de la Galerie Division, Paul Maréchal, conservateur de la collection d’œuvres d'art de Power Corporation Canada et chargé de cours au Département d'histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal, de même que Maude Arsenault, de The Print Atelier.