Le Nobel d'économie 2001 ouvre le sommet international des coopératives 2016, à Québec.

Les propos sont durs, autant que puisse l’être le quotidien de dizaines de millions d’Américaines et d’Américains, victimes collatérales de la dernière crise financière de 2008-2009, et qui tentent de survivre au sein d'une société de plus en plus inégalitaire. Ces propos, ce sont ceux tenus par Joseph Stiglitz, professeur d’économie à la prestigieuse Columbia University (New York) et lauréat du Prix Nobel d’économie en 2001, lors de la conférence d’ouverture du Sommet international des coopératives qui se déroule du 11 au 13 octobre, à Québec. 

Les inégalités... À qui la faute?

Sans ambages, le nobélisé a amorcé son allocution par l’énonciation d’un fait que tous soupçonnent, sinon que tous assument pleinement aujourd'hui : le monde n’a jamais été aussi inégal qu’il l'est aujourd’hui. « Qui est coupable d’une telle situation? », demande Joseph Stiglitz. « Serait-ce les lois économiques? Serait-ce les forces du marché? Doit-on pointer du doigt les politiques? ». Pour l’économiste, la réponse à cette interrogation ne fait aucun doute. C’est davantage du côté de la sphère politique qu’il faut regarder afin de trouver la source de ces inégalités : « Les inégalités sont un choix, et un choix perpétué par notre système politique », a précisé l’éminent universitaire. « Ce que nous avons fait au cours des dernières années a essentiellement donné plus d'inégalités, une croissance plus faible et plus d'instabilité sociale et politique », a-t-il renchéri.

Une cascade qui ne coule plus

Pour le professeur Stiglitz, la prémisse néolibérale sur laquelle nombre de gouvernements se sont appuyés depuis trois décennies est profondément contre-productive. « Les économistes néolibéraux ont avancé qu’en dérégulant et en réduisant l'impôt des mieux nantis, la richesse ainsi créée serait redistribuée en cascade (trickle down) vers le bas de la pyramide sociale. Rien n’est plus faux! » De fait, une kyrielle de faits tendent à démontrer l’inverse. L’universitaire en veut pour preuve la fonte progressive de la classe moyenne, la concentration de la richesse aux mains des 1 % les mieux nantis, le salaire des hauts dirigeants d’entreprise qui s’est accru d’un facteur de 300 par rapport au salaire moyen d’un Américain. Fait important, signale le professeur Stiglitz, ceux qui ont été probablement les plus affectés par la situation économique actuelle sont les hommes blancs de la classe moyenne, dont le revenu moyen ne s’est, dans les faits, pas accru d’un iota. « Si vous jetez un oeil aux gens qui sont présents aux assemblées de Donald Trump, vous comprendrez ce que je veux dire », ajoute-t-il.

Les conséquences, pour cette frange de la société américaine et pour bien d'autres au passage, ne sont pas qu'économiques. L'accès aux soins de santé s'est dégradé, les prisons sont aujourd'hui surpeuplées, le nombre de personnes expulsées de leur domicile s'est accru et, pis encore, les plus démunis ont perdu à la fois la possibilité de se faire entendre et, chose encore plus grave, tout espoir d'un jour s'en sortir. « Une économie qui ne sert pas la plupart des citoyens est une économie qui a échoué », tranche l'économiste.

The land of opportunities?

Le rêve américain serait-il passé? De fait, selon Jospeh Stiglitz, « Les États-Unis sont le pays où les chances de saisir ces occasions de s'en sortir [opportunities] sont les plus basses. » À l'inverse, a indiqué l'universitaire, les pays qui ont mis en place des politiques afin de favoriser l'égalité des chances (dont le Canada fait partie, a-t-il précisé) sont ceux qui s'en sortent le mieux à l'heure actuelle. Peut-on faire quelque chose afin de rectifier le tir? « Il existe des alternatives », signale Joseph Stiglitz. Mais il ne faudra pas compter sur les entreprises, car elles sont les premières responsables de la montée des inégalités. Les gouvernements ont les mains liées, notamment du fait de la division idéologique qui perdure aux États-Unis. « Les problèmes sont profonds et fondamentaux. Et de petits correctifs ne feront pas l'affaire! » Le défi fut ainsi lancé par Joseph Stiglitz aux quelque 3 000 participants du Sommet, en guise de conclusion, afin que ce troisième pilier, celui de la société civile, au sein desquelles les coopératives s'insèrent, se fasse entendre bruyamment pour aplanir un tant soit peu les inégalités constatées au sein de nos sociétés occidentales.