Article publié dans l'édition Été 2020 de Gestion

À quoi ressembleront les lendemains de cette pandémie ? Alors que les gouvernements, les institutions et les experts commencent à nous présenter des courbes, des scénarios et des prévisions de relance, bien malins seraient ceux qui pourraient prédire avec certitude de quoi sera fait le Québec de l’après-crise.

La prévision la plus révélatrice sur les conséquences économiques de la pandémie de COVID-19 est celle de la Banque du Canada. Dans son rapport semestriel sur la politique monétaire publié à la mi-avril, la banque centrale a rompu avec la tradition et a choisi de ne pas publier de prévisions économiques. « Pour l’avenir, les perspectives dépendent grandement de la durée des mesures de confinement et de la façon dont les ménages et les entreprises s’adaptent. Le conseil de direction a convenu qu’en fournissant sa prévision complète habituelle, il offrirait une information faussement précise », peut-on y lire.


LIRE AUSSI : « Des idées concrètes pour s'organiser efficacement pendant la crise »


Dans cette remarquable retenue, on peut voir non seulement une manifestation de sage prudence mais aussi une expression d’humilité face à l’inconnu. Qu’est-ce qui va arriver ? Quelle sera l’ampleur de la récession provoquée par la pandémie ? Quelles seront la vigueur et la rapidité de la reprise ? La vérité, c’est que nous ne le savons pas.

Une crise qui ne ressemble à rien

Lors des chocs économiques précédents, par exemple la grande récession de 1982, celle de 1992 ou la crise financière de 2008- 2009, la Banque du Canada avait quand même publié des prévisions. Mais nous traversons maintenant une crise dont le caractère est absolument unique. Nous ne sommes pas en récession parce que l’économie allait mal mais parce que nous avons choisi de stopper l’activité économique. C’est une récession artificielle, même si ses effets sont bien réels. L’économie, pour utiliser une analogie médicale, n’a pas subi une commotion cérébrale : on l’a plutôt plongée dans un coma artificiel. Cette particularité de la récession engendre deux grandes inconnues.

En premier lieu, le moment de la reprise dépendra non pas de facteurs économiques mais de décisions politiques, soit le rythme du processus de déconfinement et du redémarrage de l’économie. Et ces décisions dépendront de l’évolution de la pandémie, dont feront par exemple état les courbes de propagation du virus et les taux d’hospitalisation et de décès, des variables dont les mouvements sont moins prévisibles qu’on le croyait parce qu’il s’agit d’une maladie dont on sait encore peu de choses.

L’autre grande inconnue porte sur la nature même de cette récession. D’abord, comme elle est artificielle, il n’y avait pas au départ de causes sous-jacentes provenant de déséquilibres structurels, de goulots d’étranglement, d’un dysfonctionnement des marchés. Ensuite, elle s’est manifestée du côté de l’offre plutôt que de celui de la demande : on a fermé les usines, les écoles, les bureaux, les commerces. Mais comme c’est une réalité nouvelle dont nous n’avons pas du tout l’expérience, nous ne savons pas comment les acteurs économiques, les entreprises et les consommateurs se comporteront lorsque nous sortirons de cette crise.

Pour cette raison, les modèles économétriques classiques, sur lesquels reposent le plus souvent les prévisions, ne nous sont pas d’un grand secours, parce qu’ils tentent en général de prévoir les comportements futurs en observant et en analysant ce qui s’est produit dans le passé. En d’autres mots, avec ces modèles, on trace la route qui sera devant nous en nous basant sur ce que nous voyons dans notre rétroviseur. Et comme cette crise est une situation nouvelle, l’expérience du passé est d’une utilité toute relative, ce qui explique la prudence de la Banque du Canada.

En apparence, on pourrait vouloir s’inspirer de l’autre grand choc économique qu’on a connu : la crise de 1929. Les médias ne s’en privent pas en nous rappelant qu’il faut remonter à la Grande Dépression des années 1930 pour trouver des statistiques de pertes d’emplois ou de chômage aussi spectaculaires que celles de mars ou d’avril 2020. Mais au-delà des manchettes qui frappent l’imagination, ces comparaisons ne nous enseignent pas grand-chose tant est grande la différence entre ce que nous vivons et la catastrophe sociale qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents.

Du scénario rose au scénario noir

La seule approche sage et prudente, c’est l’établissement de fourchettes, un peu comme celles que le premier ministre François Legault et le directeur national de la Santé publique Horacio Arruda se sont résignés à rendre publiques. C’est aussi ce qu’a fait la Banque du Canada. L’écart entre son scénario optimiste et son scénario pessimiste est considérable.

Dans le premier cas, si le déconfinement est rapide, si la capacité de production est intacte, si le commerce mondial n’est pas déstructuré, l’économie pourrait retrouver son niveau pré-coronavirus très rapidement, dès le début de 2021. Selon le scénario pessimiste, il faudrait attendre deux ans de plus.

Sachant que le moment du redémarrage est crucial parce que les effets de la paralysie de l’économie sont exponentiels, un mois de plus de confinement et de pause, ce n’est pas un mois de plus de récession : c’est beaucoup plus. D’où les pressions énormes sur les autorités politiques pour rouvrir les vannes de l’économie.

Mais où nous situerons-nous dans cette fourchette? Personnellement, sur une base qui tient plus de mes prédispositions psychologiques que de mes compétences scientifiques, j’aurais tendance à pencher en faveur des scénarios optimistes, et ce, pour quatre raisons.

1. Une partie importante de la population a conservé son emploi ou son pouvoir d’achat, des employés de l’état aux retraités qui reçoivent une en passant par les bénéficiaires de transferts gouvernementaux et par les employés d’entreprises toujours en activité. Au Québec, en avril 2020, on déplorait 778 300 emplois perdus par rapport à l’année précédente, et on sait que ce chiffre sous-évalue le chômage réel. Mais il n’en reste pas moins utile de rappeler que 3,6 millions de Québécois étaient toujours employés.

Conséquence? Une proportion considérable de ménages n’ont pas subi de baisse de revenus et sont dans une situation où leurs dépenses, elles, ont diminué : pas de loisirs, pas de déplacements pour le travail, pas de voyages, pas de magasinage, pas de restos, pas de visites au salon de coiffure. Sans compter les transferts massifs du gouvernement fédéral. Et donc, au moment de la reprise, d’importantes sommes disponibles pour la consommation pourront soutenir une relance. Une illustration révélatrice de ce phénomène est le fait que les commandes de piscines ont atteint un niveau record pendant la crise, une chose qui serait impossible dans une récession classique.

2. Le choc de cette récession est très inégal: des secteurs précis sont davantage touchés. Près des deux tiers des pertes d’emplois se concentrent dans les secteurs du commerce de détail, de la culture et des loisirs, de l’hébergement et de la restauration. C’est un drame social parce que c’est dans ces secteurs que se concentrent les travailleurs les plus vulnérables. Mais les répercussions économiques, elles, seront moins grandes, parce que ce sont des secteurs résilients qui comptent en général un fort roulement de personnel et où le taux de faillite des entreprises est plus élevé, même en temps normal. Les consignes de distanciation ont été dures pour les salons de coiffure, par exemple, qui ont dû cesser leurs activités. Mais quand ils rouvriront, ils auront une clientèle, parce qu’ils combleront un besoin. Et si certains d’entre eux n’ont pas réussi à passer à travers la crise, d’autres prendront le relais.

3. En raison de la nature de la crise, les mises à pied sont imposées, capacité de production globale demeure largement intacte. Si la pandémie ne dure pas trop longtemps, les entreprises seront en mesure de reprendre leurs activités sans trop de problèmes. C’est également vrai pour l’industrie de la construction, dont les chantiers ont commencé à rouvrir.

4. Il n’y a pas de crise des institutions. Ce n’est pas la même situation qu’en 2008-2009, alors que le système financier était devenu catatonique et que le robinet du crédit s’était refermé. Il n’y a pas non plus de crise des finances publiques. Le Québec, qui dépassait ses cibles de réduction de la dette et qui disposait d’une réserve de stabilisation de 13,6 milliards de dollars, est capable de gérer le déficit de 10 à 14 milliards que prévoit son ministre des Finances, Éric Girard. À Ottawa, le trou sera énorme : 184,2 milliards de dollars en 2020-2021, selon le directeur parlementaire du budget. Le déficit passera de 1,2 % du PIB en 2019-2020 à 8,5 % en 2020-2021. Ce niveau est très acceptable : le Canada a déjà connu bien pire et est en mesure de gérer cet effort budgétaire.

Par contre, certains secteurs seront fortement touchés. Le tourisme, l’hébergement et la restauration risquent d’être paralysés pendant de longs mois. La culture tournera au ralenti tant que les rassemblements seront limités. L’industrie pétrolière sera encore assommée par l’effondrement des prix et de la demande. Le Canada sera lui aussi affecté par le ralentissement du commerce mondial, mais là encore, cela dépendra beaucoup de ce qui se passera au sud de la frontière.

Le monde va-t-il vraiment changer ?

S’il est difficile de prévoir le rythme et la durée de la reprise, il pourrait sembler encore plus difficile de prévoir ce que sera le monde de l’après-COVID. Et là, j’ose une prévision pour laquelle je ne crois pas me tromper : l’après-COVID ressemblera étrangement à l’avant-COVID.

De nombreuses voix s’élèvent pour souhaiter qu’on profite du chantier de la relance pour amorcer de grands changements, notamment une reprise plus verte. C’est souhaitable mais peu probable, parce que cette pandémie a eu peu à voir avec le réchauffement planétaire et n’a donc lancé aucun avertissement susceptible d’éveiller les consciences. Parce que le prix du pétrole s’effondre, ce qui n’aide pas à réduire la consommation d’hydrocarbures. Parce que la reprise reposera surtout sur des interventions extrêmement rapides pour relancer la machine, alors que les efforts pour réduire notre empreinte carbone se feront dans la durée.


LIRE AUSSI : « covid-19 : pourquoi certaines personnes ne respectent-elles pas les consignes? »


Bien sûr, des choses changeront: davantage de télétravail, notamment en santé, moins de voyages d’affaires, l’adoption du port du masque peut-être, une sensibilisation aux besoins des personnes âgées qu’on souhaite non passagère, une meilleure préparation en vue d’une autre pandémie, la réduction de notre dépendance envers l’étranger pour des biens stratégiques comme les médicaments ou les fournitures médicales et peut-être même une certaine démondialisation, sans compter le vent d’austérité pour éponger les déficits engendrés par la crise.

Mais est-ce assez pour dire que ce ne sera plus jamais comme avant? Après 2008-2009, alors la pire crise depuis la Grande Dépression, nous sommes rapidement revenus à nos habitudes, comme si nous n’avions rien appris. Cela risque fort d’être encore le cas, parce que le désir de la plupart des gens, après des mois d’inquiétude, d’isolement et de distanciation, ce sera justement de retrouver la sécurité du retour à la normale.