Quitter son emploi sur-le-champ, la rage au cœur, sans préavis… Bienvenue dans l’univers du rage quitting, un phénomène qui fait couler beaucoup d’encre.

Après avoir reçu une évaluation qu’il jugeait insultante, un utilisateur du réseau social Reddit a raconté qu’il voulait quitter son emploi en claquant la porte. Pour l’aider à ne pas réagir sous le coup de la colère, il a demandé aux autres s’ils avaient expérimenté le rage quitting et s’ils en avaient subi des effets négatifs. Sa publication a suscité près de 400 commentaires, dont plusieurs témoignages de travailleurs partis avec fracas. Sur TikTok, certains vont même jusqu’à se filmer pendant qu’ils démissionnent.

S’il est difficile de mesurer l’ampleur réelle de ce phénomène, le contexte de pénurie de main-d’œuvre est favorable à ce genre de geste d’éclat, estime Jean-François Bertholet, CRHA, chargé de cours à HEC Montréal et consultant en développement organisationnel. «C’est certainement plus populaire quand, au fond de toi, tu es convaincu de trouver facilement un emploi ailleurs.» Détresse, stress, fatigue et surcharge sont aussi des facteurs qui prédisposent à ce genre de réactions, alors que les études montrent que la pression est actuellement très forte sur les employés.

Remonter à la source

Qu’est-ce au juste le rage quitting? Cette expression s’inspirerait des sportifs et des joueurs de jeux vidéo qui, déçus de leur performance, quittent la partie en brisant leur raquette ou en lançant leur manette, rappelle Julie Carignan, CRHA, psychologue organisationnelle et associée, développement des leaders et des équipes chez Humance. «Dans le domaine du travail, cela fait référence aux personnes qui s’en vont sans donner leurs deux semaines de préavis. Mais cela va plus loin, puisqu’on retrouve la notion de rage. Cela s’accompagne donc d’un éclat de colère.»

Bien souvent, c’est l’accumulation de frustrations et d’injustices qui entraîne ces départs, mentionne la psychologue. «C'est rare de passer de “parfaitement heureux à mon travail” à “je m'en vais” sous le coup de l'impulsion, à moins d’avoir un problème de contrôle émotionnel. En général, on se dit que si certains gestes, certaines paroles se produisent à nouveau, on s’en va. D’autres fois, on est surpris nous-mêmes de notre réaction.» Pour Jean-François Bertholet, c’est une façon de se rendre justice, à la manière d’un personnage de film hollywoodien. «On se dit : “Tu n’as pas besoin de moi? Parfait, alors je m’en vais!”»

Très souvent, démissionner rageusement constitue l'ultime étape d'une escalade, note Julie Carignan. «Il faut donc être vigilant et attentif au moindre signe d’aggravation d’un comportement, si une personne hausse le ton, montre de la frustration, réagit de façon plus intense qu’à son habitude ou, au contraire, se referme sur elle-même. Ce sont des signaux à ne pas négliger.»

Les raisons de la colère

Quand les employés ne se sentent pas écoutés, ils utilisent d’autres canaux pour se faire entendre, comme le rage quitting, explique Jean-François Bertholet. «En tant que gestionnaire, on n’a pas le contrôle sur la personnalité des employés. Toutefois, on a de l’emprise sur le fait de mettre en place les conditions pour éviter d’activer ce type de réaction.» Pour cela, il faut non seulement écouter ses travailleurs, mais aussi leur offrir de la reconnaissance. Ce qui va bien au-delà des simples félicitations : il s’agit plutôt de comprendre ce qu’ils vivent et de poser des actions pour les soutenir, fait valoir le CRHA.

Demander comment va la personne régulièrement, et ce, de façon authentique, permet de prendre le pouls de son équipe, renchérit Julie Carignan. «C’est important de valider le niveau de bonheur de ses employés, et de leur demander si on peut les aider. En se montrant proactif, on peut connaître leurs préoccupations avant qu’elles ne se transforment en frustrations, puis en colère.» Parfois, ce genre d’émotion est aussi le symptôme d’un climat de travail toxique. D’où l’importance de créer un environnement où les gens se sentent en sécurité psychologique, afin qu’ils puissent s'exprimer sans risques de représailles, ajoute-t-elle.

Bien sûr, certains travailleurs auront toujours un tempérament plus bouillant que les autres. Or, lorsque les départs sur un coup de tête se succèdent, cela devrait nous mettre la puce à l’oreille, avertit Jean-François Bertholet. «Si on n’est pas dans la réciprocité, qu’en tant que patron, on donne moins qu’on ne reçoit, les comportements déviants vont faire leur chemin. Ce qui peut prendre de multiples formes, selon les personnalités, le contexte et le marché de l’emploi, comme le rage quitting, le quiet quitting ou l’indifférence.» Pour le bien de l’entreprise – et de ses équipes –, une remise en question s’impose donc.