Au début de 2012, la firme McKinsey sonda les opinions de 3 525 cadres du secteur privé. Ceux-ci provenaient de plusieurs pays occidentaux, œuvraient dans une large gamme d’industries et occupaient divers niveaux hiérarchiques. L’enquête révéla qu’une solide majorité de ces cadres estime que les gouvernements surveilleront leurs agissements de plus en plus étroitement dans le futur, particulièrement dans les domaines des services financiers, de l’énergie et de la santé, et que cela aura une influence accrue sur la performance de leurs entreprises.

Ces gens d’affaires reconnaissent toutefois ne pas consacrer à leurs relations avec les gouvernements le temps et les ressources qu’elles mériteraient. Une majorité s’estime aussi assez peu efficace quand il s’agit d’influencer à son bénéfice les décisions des autorités publiques.

Ces constats soulèvent au moins quatre questions :

  • Pourquoi au juste est-il et sera-t-il de plus en plus vital pour les entreprises de se soucier d’influencer les décisions de nos gouvernements ?
  • Comment expliquer cette relative inefficacité, admise par les gens d’affaires eux-mêmes, de leurs efforts actuels auprès des gouvernements ?
  • Quelles sont les dynamiques essentielles des processus décisionnels dans les appareils politico administratifs et quelles en sont les implications pour les gens d’affaires ?
  • À la lumière des enseignements contenus dans la recherche existante, comment s’y prendre pour construire une stratégie de relations gouvernementales aussi efficace que possible ?

Cet article se divise en quatre parties. Chacune se veut une réponse à la question qui lui sert de titre.


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Pourquoi se doter d’une stratégie de relations gouvernementales ?

Toutes les dimensions d’une entreprise, sans exception, sont touchées, de près ou de loin, par les grandes orientations économiques et politiques établies par nos élus, par les lois, les règlements, les normes, les programmes administrés par nos gouvernements, de même que par les innombrables décisions, petites et grandes, prises par des milliers de fonctionnaires1. L’État est parfois le client de l’entreprise, parfois son concurrent, mais aussi celui qui lui fournit des infrastructures de base, comme les routes, ou des intrants comme la formation des travailleurs ou l’approvisionnement en électricité. L’État est également l’arbitre qui surveille en permanence les règles de la compétition entre les entreprises, qui peut changer ces règles en cours de match, ou choisir de devenir lui-même un joueur dans ce match en gérant une société d’État ou en soutenant une industrie en difficulté. Quand on y pense, l’État est aussi le seul acteur institutionnel qui a un droit de vie ou de mort sur un projet économique, par exemple en refusant d’émettre les autorisations requises, en décrétant un moratoire, ou en forçant des modifications à un projet qui augmentent les coûts pour l’entreprise ou la conduisent à renoncer2. Le tableau 1 donne un aperçu de l’importance cruciale des gouvernements pour l’entreprise.

Une précision s’impose ici. On utilise habituellement le mot « État » pour englober l’ensemble de nos institutions publiques : ministères, sociétés d’État, tribunaux, police, armée, etc. Le mot « gouvernement », lui, désigne plutôt l’équipe élue pour gouverner et ses plus proches collaborateurs. Dans un souci de simplicité et parce que cela n’a pas d’impact sur le propos, nous utiliserons les deux indistinctement, comme on le fait souvent dans le langage courant.

TABLEAU 1 : De l'importance des gouvernements

Nos gouvernements cherchent à soutenir, voire à orienter le développement économique et social selon leur idéologie.
Nos gouvernements sont souvent les acteurs qui, par leurs propres dépenses, injectent le plus d’argent dans l’économie.

Nos gouvernements subventionnent, directement ou indirectement, de nombreuses entreprises et viennent parfois au secours
d’entreprises au bord de l’insolvabilité.

Nos gouvernements seront fréquemment les plus gros acheteurs de biens et services dans une société.
Nos gouvernements fournissent des infrastructures et des services publics indispensables aux entreprises.
Nos gouvernements taxent les profits, les revenus, les gains en capital, la propriété, etc.
Nos gouvernements feront la promotion des exportations ou voudront protéger les industries locales.
Nos gouvernements offrent des prêts, des garanties de prêt, voire de l’assurance.
Nos gouvernements possèdent des entreprises publiques ou seront des partenaires dans de nombreuses entreprises mixtes.
Nos gouvernements réglementent certains prix, fixent des quotas, octroient des permis.
Nos gouvernements déterminent l’étendue de nos droits et libertés individuels et tranchent en cas de litige à cet égard.
Le commerce et les relations de travail sont aujourd’hui très étroitement encadrés par des lois.
Nos gouvernements soutiennent financièrement de nombreux groupes de pression.

Source : Adapté de Stanbury (1993).

À l’instar de ce que pensent les gens d’affaires eux-mêmes, les travaux scientifiques les plus sérieux ont aussi fortement relativisé l’idée caricaturale voulant que l’acteur étatique soit en train de perdre progressivement de son importance3. Ses fonctions se transforment, mais son rôle restera crucial. Ainsi, avec ses phases d’accélération et de freinage, la mondialisation est un phénomène irréversible pour l’essentiel. Or, ce sont les gouvernements des États souverains qui négocient les nouvelles règles du commerce mondial, notamment à l’OMC. Dans ce contexte, les États devront aussi se soucier de leur attractivité aux yeux d’investisseurs plus mobiles que jamais, d’où leur rôle névralgique en matière de compétitivité fiscale, de formation de la main-d’œuvre, de RD et pour assurer la qualité de leurs infrastructures de transport et de communication4.

D’où vient ce sentiment d’inefficacité ressenti par tant de gens d’affaires?

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