Une société à vendre, un employé et ami de longue date prêt à la reprendre, voilà qui aurait dû marquer le début d’un conte de fées entrepreneurial. Dans le cas d’Edphy International, la transaction s’est plutôt transformée en parcours du combattant, détruisant des amitiés au passage.

Bien des jeunes Québécois se souviennent de séjours inoubliables à Val-Morin dans les camps d’été d’Edphy. Fondé en 1965 par Yvan Dubois, Edphy International a été racheté une première fois en 1992 par le fils du fondateur, Luc Dubois. L’actuel copropriétaire et président, François Rioux, y est entré en 2003 en tant que directeur du camp de vacances. Une solide amitié s’est nouée au fil des ans entre Luc Dubois et lui, au point où M. Dubois agira comme témoin à son mariage.

Confiance brisée

En 2011, le propriétaire songeait de plus en plus à se départir de l’entreprise. Puisque son fils ne montrait pas d’intérêt à poursuivre cette aventure, il a rapidement envisagé François Rioux comme candidat naturel à la succession. D’autant que ce dernier s’avouait lui-même intéressé. À cette époque, il occupait le poste de directeur général des opérations. «J’étais à la croisée des chemins, raconte-t-il. J’avais des idées d’innovation, mais j’étais limité dans mes ambitions. Sans l’option d’acheter, je serais probablement parti.»

Malgré l’enthousiasme du début, l’affaire a vite tourné au vinaigre. De son propre aveu, Luc Dubois a tergiversé après avoir discuté d’une possible vente. «J’adorais cette entreprise, confie-t-il. J’ai vu mon père la bâtir, je l’ai utilisée, j’y ai travaillé, je l’ai dirigée. Psychologiquement, c’était difficile de la laisser aller. Ça a causé un retard.»

De son côté, François Rioux s’impatientait. En juillet 2013, Luc Dubois a reçu par courriel une lettre de l’avocat de François Rioux. Il lui annonçait que, dorénavant, toutes les communications sur la vente devaient passer par lui et lui demandait toute une série d’informations. «Pour moi, c’était comme une bombe atomique, s’attriste Luc Dubois. J’ai moi aussi pris un avocat. Soudainement, c’est comme si nous étions devenus deux parties adverses.»

François Rioux avance qu’il a eu recours à un avocat pour démontrer son sérieux et non envenimer la situation. «Je me disais que cela montrerait que j’étais prêt à mettre le temps et l’argent qu’il fallait pour réaliser le projet, mais il ne l’a vraiment pas perçu comme ça.»

Accoucher dans la douleur

Comme les communications se raréfiaient, la confiance a continué de s’éroder. L’écart au sujet du prix de vente restait important et des désaccords persistaient quant au rôle de Luc Dubois et de sa femme dans la société après la transaction. Ceux-ci auraient aimé demeurer actifs au moins une dernière année, mais sentaient que le futur acheteur préférait les voir partir. Une discussion à ce sujet en janvier 2014 a marqué une grande cassure entre les deux parties.

Plus tard cette année-là, François Rioux s’est absenté de l’entreprise pour des raisons de maladie. M. Dubois avait plutôt l’impression que M. Rioux prenait Edphy en otage, puisqu’il quittait temporairement son poste pendant les mois de février et mars, cruciaux pour l’organisation de la saison estivale. Soudainement, M. Dubois devait exploiter la société seul avec sa femme. Son fils et son père sont rentrés respectivement de Vancouver et de Floride pour les appuyer.

Éventuellement, les deux parties en sont venues à une entente. Mais les ponts entre Luc Dubois et François Rioux ont été brisés. Ils n’ont repris contact qu’en 2020, lorsque François Rioux, qui agit aussi comme maître d’enseignement à HEC Montréal, a approché son ancien patron pour lui proposer d’écrire un livre sur cette expérience amère. «Ces difficultés nous ont coûté cher, mais surtout, nos deux familles ne se parlent plus, déplore-t-il. Ce serait bien qu’au moins, ça serve à aider les autres entrepreneurs à éviter nos erreurs.»

Tirer des leçons

Lorsqu’ils regardent derrière, tant le vendeur que l’acheteur aimeraient refaire plusieurs choses différemment. «C’est gros pour quelqu’un de se départir de son entreprise, admet François Rioux. Ce n’est pas juste une question de prix, c’est surtout une affaire de communication et de relations. En raison de la tournure des événements, Luc a dû quitter abruptement Edphy, ce qui l’a déçu, et moi, je me suis retrouvé seul, sans pouvoir bénéficier de ses conseils.»

Les deux s’entendent pour dire qu’ils auraient dû se faire accompagner par des spécialistes dès le début du processus. «Le repreneuriat, c’est un art, constate Luc Dubois. Que ce soit dans la famille, avec un employé ou avec un étranger, mieux vaut être aidé. Ce n’est pas que des affaires, c’est aussi très émotif.»