La pandémie de COVID-19 est venue mettre l’économie sur pause, chambouler le quotidien des organisations et fragiliser la santé mentale des gens. Les patrons se retrouvent donc à devoir prendre soin de leurs employés, sans négliger de prendre soin d’eux d’abord.

Le travail a eu mauvaise presse dans les dernières années. Source fréquente d’épuisement (lorsqu’il est mal géré), on a peu mis en lumière ses effets bénéfiques sur la santé mentale. « Or, le travail donne un salaire, donc la sécurité financière, mais il apporte aussi l’occasion de se réaliser, d’utiliser son intelligence et sa créativité pour régler des problèmes, puis il donne quelque chose à faire et il structure le quotidien, ce qui permet de gérer l’anxiété de base », explique Estelle Morin, psychologue et professeure titulaire au Département de management à HEC Montréal.

Ainsi, les gens en télétravail ont un avantage sur les chômeurs. Mais tout n’est pas rose non plus lorsqu’on se retrouve seul chez soi devant l’ordinateur. Au début du confinement, on a tous dû apprendre les joies de la vidéoconférence et ses bienfaits sont réels. « On a un contact visuel avec son équipe, on peut échanger sur le travail réalisé, s’entraider, mieux répartir la charge de travail, être reconnu pour ce qu’on fait et maintenir un minimum de liens sociaux », affirme le Dr Michel Vézina, conseiller scientifique médical à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sur les risques psychosociaux liés à l’organisation du travail.

« Après quelques semaines, par contre, on réalise que la vidéoconférence ne remplace pas la présence des autres, constate Mme Morin. Si on se trouvait bien au début, loin des rumeurs, des cancans, des jeux politiques et des disputes, on réalise finalement que le fait d’être en relation avec les autres nous manque. Je pense qu’on ne réalisait pas à quel point travailler avec les autres est important dans nos vies. »

Si cette situation est difficile pour tout le monde, c’est pire chez les gens qui ont de la difficulté à gérer leur stress et leur anxiété. « Ces personnes ont déjà l’habitude de porter leur attention sur les scénarios apocalyptiques, elles sont souvent négatives, alors le confinement vient amplifier ces comportements », remarque Mme Morin.

Le boss n’est pas un superhéros

Dans ces circonstances difficiles, les employés ont besoin du soutien de leurs patrons. « Mais cela suppose qu’ils sont capables de le faire, donc qu’ils vont bien, considère Estelle Morin. On ne peut pas donner ce qu’on n’a pas. Mais les patrons vivent aussi le confinement et ils se sentent responsables des membres de leur équipe. Ils ne sont pas des superhéros. »

L’une de ses études réalisées en France démontre en fait que les chefs d’entreprises, les cadres intermédiaires et de premier niveau sont deux fois plus nombreux que les non-cadres à avoir des signes de détresse psychologique. « Ils sont toujours obligés de faire semblant que ça va bien, qu’ils sont en contrôle de la situation, qu’ils ont le pouvoir de changer les choses, indique Mme Morin. Mais au fond, ils savent qu’ils ne seront pas à la hauteur, qu’ils feront des erreurs et qu’ils seront les premiers à porter le blâme. Alors ils masquent et éprouvent de la honte et de la culpabilité. »

Alors que personne ne sait quand la pandémie de COVID-19 sera derrière nous, elle cause énormément d’insécurité financière. Or, l’inconnu est une grande source de stress. « Il faut stimuler la bienveillance et réduire ses exigences envers soi-même et envers les autres », rappelle la psychologue.

Pourtant, certains multiplient les réunions virtuelles, les webinaires et font comme si rien n’avait changé. Mme Morin soutient que c’est une réaction défensive à l’anxiété que tout le monde éprouve. « Il n’y a rien de plus efficace pour éviter de sentir l’anxiété que d’être occupé, indique-t-elle. Mais il est peut-être temps de regarder cette anxiété, qui signifie qu’on appréhende une menace. Est-ce qu’on a peur de passer pour quelqu’un qui n’est pas performant, ou qui n’est pas indispensable? Est-ce qu’on a peur de réaliser que le reste de notre vie n’est pas si agréable? La crise peut être le temps de ralentir, de retrouver un équilibre de vie. »

De l’écoute et de la folie

C’est aussi le temps d’apporter du réconfort aux autres, lorsqu’on a la chance d’aller bien. « Si on est proche d’une personne qui semble avoir la mèche courte, le mieux est de l’appeler pour lui demander comment elle va, préconise Estelle Morin. Après la réponse commode, cette question banale peut déclencher toute une réaction. C’est un peu comme si on faisait sortir la pression d’un presto. Il faut écouter la personne sans juger, peu importe le lien hiérarchique. Ce n’est pas un devoir qui est réservé aux cadres. On est tous dans la même galère. »

Si la personne est en détresse et que vous avez une relation de confiance avec elle, la psychologue suggère de lui demander si elle a pensé consulter un médecin. « La santé mentale est taboue, alors c’est préférable que ce soit le médecin généraliste qui lui recommande de consulter un psychiatre ou un psychologue, précise-t-elle. Et le plus difficile, c’est d’accepter qu’on ne puisse pas aider quelqu’un qui ne veut pas se faire aider. Essayer de le convaincre aggravera les choses. »

Heureusement, tous n’en sont pas là, mais on a tous besoin d’un peu de folie actuellement. « En respectant la distanciation, il faudra trouver des façons d’être ensemble à l’extérieur pour faire des choses agréables autres que le travail, affirme la psychologue. On a besoin d’une variété de stimulus alors qu’on est toujours exposé aux mêmes actuellement. Ça fera une grosse différence, surtout si on est extraverti, sur le processus de rumination des pensées négatives. »

Préparer le retour au travail

Avec le déconfinement graduel, les patrons doivent prévoir le retour au travail en considérant la peur du virus. « On est face à un virus qui tue du monde, alors les gens auront peur de revenir, de contracter le virus et de le ramener à leurs proches », prévient le Dr Michel Vézina, conseiller scientifique médical à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) sur les risques psychosociaux liés à l’organisation du travail.

Il est d’avis que les patrons doivent s’assurer de protéger le plus possible leurs employés. « Un peu comme pour les militaires qui vont à la guerre, il faut leur fournir des équipements de protection efficaces, soutient le Dr Vézina. Bien protégés, les employés auront moins peur. Il faut aussi bien sûr s’assurer de respecter les mesures d’hygiène et les règles de distanciation lorsque c’est possible. »

Un autre élément indispensable : l’écoute. « Les employés doivent sentir que leurs supérieurs prennent les décisions en fonction de ce qu’ils leur disent », explique-t-il. Les employés doivent aussi se sentir soutenus de leurs collègues et de leurs supérieurs, puis avoir les bons outils et compétences pour faire face à ce qui les attend, d’après le Dr Vézina, qui est aussi professeur émérite à l’Université Laval avec une expertise sur les liens entre le travail et la santé.

Il remarque aussi que si la santé était auparavant une responsabilité individuelle – les employeurs s’en tenaient souvent à recommander de bonnes habitudes de vie –, c’est maintenant aussi une responsabilité organisationnelle. « Les dirigeants doivent être concernés par la santé de leur personnel, précise-t-il. Pour que cela devienne une valeur de l’organisation et un critère considéré dans la prise de décision, il faudra une grande mobilisation. »