Point de vue

C’est intéressant, mais à quoi ça va servir?


Quelques notes prises lors du Forum Netexplo/UNESCO sur l'innovation numérique

17/02/2016

Définir la limite d’une chose, quelle qu’elle soit, c’est se donner la possibilité de la différencier de ce qui lui est extérieur, de ce qu’elle n’est pas. Depuis Descartes, cette définition de la frontière nette des choses est l’une des conditions qui nous a toujours semblé nécessaire afin d’obtenir une identification claire d’un objet. Plus proche de nous, en matière de marque, on sait ainsi depuis longtemps que distinction et identité sont deux éléments intimement liés.

NetexploTenu à Paris, le Forum Netexplo/UNESCO sur l’innovation numérique offre chaque année un large tour d’horizon de nouvelles technologies ou d’applications interactives particulièrement prometteuses, en considérant, au premier plan, les transformations d’usage qui les accompagnent. Les conséquences de ces changements, d’une étonnante vélocité, sont considérables. L’omniprésence et la profondeur de ces évolutions accélérées en termes économique, mais aussi social, culturel ou environnemental sont de plus en plus marquées, au Nord comme au Sud d’un désormais seul et même monde.

Si une chose est à retenir de ce Forum 2016, c’est que l’une des caractéristiques remarquables de cette mutation numérique est aujourd’hui précisément la remise en cause des frontières dont nous parlions plus haut, de ces limites tranchées et franches. L’analyse de notre collègue Julien Lévy (HEC Paris) est sur ce point très juste. Les frontières d’hier entre biologie et technologie, entre humain et machine, mais aussi entre les objets et le vivant se troublent. Et ce n’est pas anodin! On a pourtant pu longtemps qualifier de véritables « règnes » ces catégories de nature, semblait-il, tout à fait différente. Quinze années après notre entrée dans le XXIe siècle, leurs frontières se floutent, et s’impose l’idée que c’est peut-être à l’intersection de ces règnes que se situe la zone, mutante, la plus fertile pour le futur.

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À Netexplo 2016

Littéralement, les mots nous manquent pour nommer cette réalité. Et, sans parvenir d’abord à la nommer, comment espérer comprendre ces mutations, et plus encore à en tirer parti? Bref, c’est dans cette zone inédite, celle que nous parvenons avec le plus de difficulté à saisir, que grandissent à la fois les périls les plus forts et les avancées les plus prometteuses. Je vous propose d’explorer trois manifestations de cette « nouvelle normale », trois projets qui ont été distingués parmi plus de 2 000 identifiés dans le monde, au Nord comme au Sud, grâce aux efforts d’étudiants d’une vingtaine d’universités des cinq continents, dont HEC Montréal. Trois projets qui obligent à s’habituer à l’usage d’autres mots.

Reconnaissons en premier lieu l’urgence d’inventer un terme français plus élégant que « chaîne de blocs » pour désigner ce que l’on nomme habituellement en anglais Blockchain[1]. Ce qui est à l’œuvre ici, c’est peut-être, pour prendre une expression facile, « la ubérisation d’Uber » ! Tout à la fois un réseau et un protocole, de la communauté, par la communauté, pour la communauté, qui se substitue aux habituelles institutions tierces garantes d’une transaction. Jetez un œil sur le projet ghanéen BitLand, récompensé cette année. Voyez les premières conséquences de ce développement disruptif dans le monde de la musique avec Ujo Music ou sa traduction dans le monde des objets connectés avec Chain. Que disions-nous au juste? L’évidence? Que les mots nous manquent!

exergueUne vulgaire machine, un robot, parviendra-t-il à entrer à la prestigieuse Université de Tokyo? Noriko Arai se donne 10 ans pour que son rejeton Todai en soit capable. Ses performances en mathématiques et en histoire (sic) sont déjà à la hauteur. Quelques lacunes en japonais et en physique, mais les progrès sont là. Vous restez silencieux? Moi également. Une nouvelle forme d’intelligence sensible est-elle en train de naître? Voici qui pourrait bien révolutionner notre conception du vivant et de l’existence. Absolument sans conséquence pour des femmes et des hommes d’affaires? Poser la question est, me semble-t-il, y répondre!

Le grand gagnant du Forum NetExplo UNESCO 2016 associe approche psychosociale, génie mécanique, médecine et support numérique. Il est en fait bien difficile de définir cette initiative à l’intersection de tant de frontières. Associé à ce projet, Lego est une marque qui a su nous divertir, puis nous faire réfléchir. Voici aujourd’hui qu’elle se fait sociale et participe d’un monde résolument meilleur! Pour tous les acteurs présents à ce forum, ce fut un coup de cœur énorme à l’endroit de cette innovation magnifiquement portée par le jeune Colombien Carlos Arturo Torres Tovar. Le monde des objets connectés prend ici un sens tout nouveau. Regardez la vidéo en tête d’article. Vous ne pourrez plus jamais prononcer à son endroit le qualificatif de « gadget ».

The Brand BubbleDans un ouvrage trop peu lu, The Brand Bubble, l’équipe de Young & Rubicam soulignait dès 2008 l’importance pour les marques d’une « différenciation à forte vélocité » (Energized Differenciation). L’avenir des marques, demain, passe aussi par la réponse imaginative et la pertinence que nous saurons apporter à cette question que pose l’innovation disruptive ainsi que la révolution des usages qui l’accompagne toujours : c’est intéressant, mais à quoi ça va servir?

Ah, j’oubliais. Une jeune Québécoise a aussi été primée, elle se nomme Julie Legault. Son projet se nomme Amino. Vous ne la connaissez pas? Vous devriez!

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Cha%C3%AEne_de_blocs#Principales_applications

 



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