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Pourquoi les travailleurs du milieu de la santé deviennent-ils malades?

Pourquoi les travailleurs du milieu de la santé deviennent-ils malades?


Comment prévenir les risques de santé mentale associée à une transformation organisationnelle?

22/05/2017
« Change is disturbing when it is done to us; exhilarating when it is done by us. » (Rosabeth Moss Kanter)

N’est-il pas ironique de penser que les travailleurs du milieu de la santé, sur qui repose le maintien du bien-être physique et psychologique de la population, figurent actuellement parmi les catégories de travailleurs les plus touchés par les problèmes de santé, notamment la santé psychologique?

quote-noir-left …l’état de santé psychologique des employés du réseau de la santé et des services sociaux est en déclin. quote-noir-right

En effet, une enquête récente¹ montre que, depuis 2015, l’état de santé psychologique des employés du réseau de la santé et des services sociaux est en déclin. Selon les données recueillies, 60 % des répondants présenteraient un niveau de détresse psychologique élevé ou très élevé.

Lorsqu’on les questionne sur les raisons de ce déclin, 57,7 % des travailleurs attribuent la détérioration de leur situation aux transformations organisationnelles conséquentes à l’adoption de la loi 10² en 2015.

Mais que s’est-il donc passé?

Pourquoi les travailleurs du milieu de la santé deviennent-ils malades?

Le travail social : une profession à potentiel de stress élevé

Un rapport publié récemment s’est intéressé à la santé mentale des employés du réseau de la santé et des services sociaux, en s’attardant tout particulièrement aux travailleurs sociaux, afin de tenter d’expliquer comment l’adoption du projet de loi 10 et les transformations qui ont suivi ont pu affecter de façon aussi importante leur santé psychologique.


LIRE AUSSI : Comment réagir devant la détresse en milieu de travail?


Les facteurs de risques psychosociaux ont été décrits dans un article précédent (lire « Le défi de la réduction du stress en milieu de travail : mission possible! »). Il s’agit des différentes catégories de sources de stress potentiellement présentes dans l’environnement de travail. Celles-ci, lorsqu’elles ne sont pas bien régulées par l’organisation, sont susceptibles de provoquer différents problèmes chez les travailleurs (détresse psychologique, problèmes de santé physique et mentale) qui se répercuteront par la suite dans l’organisation (absentéisme, présentéisme, roulement de personnel).

Le rapport a permis d’identifier que le travail social, en contexte de services publics et gouvernementaux, est une profession à haut risque pour la santé psychologique, car elle est modulée par l’interaction de plusieurs de ces facteurs. Certains augmentent le risque de détresse :

  • les conflits de rôles, liés à la présence de dilemmes éthiques quotidiens;
  • la charge émotionnelle associée à l’obligation de réguler les émotions négatives;
  • les relations difficiles entre collègues qui peuvent être délétères si elles n’apportent pas suffisamment de soutien.

quote-noir-left …l’adoption du projet de loi 10 a provoqué un changement organisationnel majeur qui a entraîné des transformations importantes des conditions de pratique des travailleurs sociaux quote-noir-right

D’autres, lorsqu’ils sont présents, peuvent jouer le rôle de facteurs de protection :

  • le sentiment de justice organisationnelle qui assure aux travailleurs sociaux une distribution équitable des ressources entre employés et avec les personnes auprès de qui ils travaillent;
  • la confiance envers le gestionnaire, indispensable pour se sentir bien soutenu;
  • le niveau d’autonomie professionnelle;
  • la reconnaissance, qu’elle provienne des personnes aidées, des collègues ou du gestionnaire.

Les impacts du projet de loi : un changement organisationnel brusque

Pourquoi les travailleurs du milieu de la santé deviennent-ils malades?Le rapport met en lumière le fait que l’adoption du projet de loi 10 a provoqué un changement organisationnel majeur qui a entraîné des transformations importantes des conditions de pratique des travailleurs sociaux, ce qui a eu deux effets. D’abord, on a constaté l’exacerbation des facteurs de risque reconnus comme particuliers aux travailleurs sociaux du réseau, notamment les conflits de rôles. Par ailleurs, on a vu l’apparition de facteurs de risque supplémentaires en lien avec ces transformations : l’injustice organisationnelle, l’effritement du soutien du gestionnaire, la perte de soutien social, la surcharge de travail et la perte de sens au travail.

De plus, un sondage mené auprès des travailleurs sociaux permet de comprendre que, pour eux, le manque d’implication et de participation au processus de changement constitue le facteur de risque le plus aggravant sur leur niveau de stress et de détresse. En effet, parmi les quatre facteurs de protection au stress en processus de changement, la communication, la confiance envers le gestionnaire et la clarté des rôles avaient une importance moindre que le sentiment d’implication dans le processus.

Prévenir la détresse psychologique par la collaboration de tous les membres de l’organisation

À la lumière de ces résultats, le rapport émet l’hypothèse qu’un processus de consultation et d’implication des travailleurs sociaux aurait agi comme un facteur de protection et fort probablement diminué les impacts du changement organisationnel.

En effet, on ne peut nier que la profession de travailleur social comporte d’ores et déjà son lot de facteurs de risque ni que tout changement implique toujours une certaine dose de stress inévitable. Toutefois, la façon dont s’opèrent les changements dans une organisation a une influence importante sur le bien-être de ses membres.

Prévoir et planifier ces changements en collaboration avec les travailleurs aura un effet bénéfique sur l’organisation du travail, l’efficacité de l’organisation et, au final, sur la population qui reçoit les services qu’elle dispense. Ne l’oublions pas : se préoccuper du bien-être des travailleurs du milieu de la santé, c’est augmenter leur potentiel de soutien pour l’ensemble de la population.


¹ Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (2017). Sondage sur la santé psychologique des membres de l’APTS. Rapport partiel, Québec, 8 pages. 

² Loi modifiant l‘organisation et la gouvernance du réseau de la santé et des services sociaux notamment par l’abolition des agences régionales, entrée en vigueur le 1er avril 2015.



3 réflexions sur « Pourquoi les travailleurs du milieu de la santé deviennent-ils malades? »

  1. Jean Faucon says:

    Bonjour,

    Ces constats ont été fait déjà. Les changements organisationnels ont été nombreux dans le réseau de la santé et des services sociaux depuis sa construction majeure des années ’70. Voici un exemple d’études avec les mêmes constats et les mêmes recommandations: https://www.erudit.org/fr/revues/nps/1997-v10-n2-nps1973/301406ar.pdf

    La question est pourquoi le problème persiste et qui plus est, s’aggrave? Depuis un demi siècle de gouvernance, il n’y a pas eu pire que ce qu’à provoqué le PL10. Vous le constatez.

    Une autre question: d’autres études ont démontré, comme vous le savez, que c’est l’encadrement de premier niveau qui peut le mieux assurer le contrôle des facteurs de risques. Le peut-il actuellement? As-t-il l’environnement de gouvernance approprié pour favoriser l’approche requise en de telles circonstances tel que votre étude la décrite? Que peut-on faire pour cela? Pour qu’une fois pour toute, le MSSS écoute ce que des recherches sérieuses et sensées recommandent!?

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  2. A. Champagne says:

    Je suis bien d’accord avec M. Faucon. Ce rapport est important en ce qu’il permet de constater que ces logiques délétères se poursuivent, mais il est vrai que les recommandations et le recensement des facteurs de risque et de protection a été fait depuis déjà un certain temps. Tellement, que certaines cohortes d’étudiants commencent à s’organiser des colloques internes sur le risque d’envisager une telle profession et la manière d’y donner un sens ! Voilà qui est révélateur !…

    Et si le propre du travail social était, justement, de se situer dans ces changements et de devoir se stabiliser au coeur de toutes ces tensions ? Effectivement, le travail social vit des réformes, des transformations et des malaises qui sont notés et étudiés depuis près de 60 ans. Comment est-il possible de repenser cette profession sans égratigner ses valeurs profondes ? Sans la dénaturer ? Et comment les professionnel(le)s qui « réussissent » à réinventer leur travail social dans un tel contexte (car il y en a ! J’en ai rencontré plusieurs dans le cadre de ma thèse) parviennent à le faire ?

    Je crois que c’est à travers ces pistes qu’il faut trouver de quoi s’accrocher pour élaborer de nouvelles stratégies de gestion, tant au niveau du personnel qu’au niveau financier, pour se réapproprier sainement un réseau qui navigue difficilement entre des enjeux d’efficacité économique et des enjeux fondamentalement humains.

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  3. Merci M. Faucon et Mme Champagne pour vos commentaires très justes. Effectivement, chaque réforme apporte son lot d’impacts qui, bien qu’ils puissent nous sembler redondants, présentent aussi leurs spécificités qu’il est intéressant de documenter. Bien évidemment, il sera intéressant, comme le dit Mme Champagne, de s’attarder aux moyens que se donnent les travailleurs sociaux pour naviguer à travers les incohérences et les tensions auxquelles ils font face. J’ai toutefois espoir que, en continuant de décrire ces effets délétères, le réseau et ses représentants s’y attarderont afin que les travailleurs sociaux, et les autres professionnels de la santé et des services sociaux, n’aient pas à s’adapter à outrance à des conditions de pratique inadéquates mais se sentent plutôt soutenus dans l’accomplissement de leur mission professionnelle.

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