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Quelle est la responsabilité sociale de l’entreprise?


Est-ce que la responsabilité sociale d'une entreprise est exclusivement d’accroître ses profits?

23/12/2016

En septembre 1970, l’économiste Milton Friedman publie dans The New York Times Magazine un texte qui suscite beaucoup d’opposition. Il a comme sous-titre La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits.

Quelle est la responsabilité sociale de l’entreprise?
Milton Friedman (1912-2006)

Récemment, quinze personnalités françaises publient un collectif prônant « pour la France de jouer un rôle décisif dans le développement d’une économie responsable. » Parmi les signataires figurent Christine Lagarde, directrice générale du FMI, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, et des hauts dirigeants de compagnies comme Air France-KLM, Veolia, Danone et Blue Orange Capital.

Dès le début de leur plaidoyer, les signataires réfèrent au texte de Friedman :

« La poursuite excessive d’une finalité exclusive – maximiser les profits pour les actionnaires – a isolé l’entreprise et nourri la suspicion à son égard. Milton Friedman, dans un article célèbre, a écrit que l’entreprise a pour seule responsabilité d’accroître son profit.

Cette affirmation, qui repose aussi sur l’idée fausse qu’une entreprise appartient à ses actionnaires et que ceux-ci recherchent avant tout leur intérêt financier à court terme, est aussi vivement combattue aux États-Unis. »

Il s’agit de résumer la position des propagateurs et ensuite d’exprimer ma préférence entre les deux thèses opposées.

La position de Friedman

Pour Friedman, le dirigeant d’une entreprise est l’agent des actionnaires et doit ainsi se conformer à leur objectif tout en respectant les règles de base de la société :

« Dans un système de libre entreprise et de propriété privée, un dirigeant d’entreprise est l’employé des propriétaires de l’entreprise. Il est directement responsable devant ses employeurs. Cette responsabilité est de mener l’entreprise en accord avec leurs désirs, qui en général doivent être de gagner autant d’argent que possible tout en se conformant aux règles de base de la société, à la fois celles représentées par la loi et celles représentées par la coutume éthique. Bien sûr, dans certains cas ses employeurs peuvent avoir un objectif différent. Un groupe de personnes peut créer une entreprise dans un but charitable – par exemple, un hôpital ou une école. Le gérant d’une telle entreprise n’aura pas le profit pécuniaire comme objectif, mais de rendre certains services. »

La position du Collectif

De son côté, le Collectif ne demande pas à l’entreprise de simplement respecter les règles de base de la société, mais plutôt de devenir un acteur actif de leur transformation.

« Nos sociétés contemporaines attendent de l’entreprise qu’elle joue un rôle prépondérant dans la recherche d’une croissance raisonnée, génératrice de bien-être et de progrès. Elles souhaitent en particulier que l’action des entreprises ait un effet positif sur les défis auxquels elles sont confrontées : bouleversement climatique, épuisement progressif de la biodiversité et de certaines ressources naturelles, explosion démographique, montée des inégalités et des discriminations, domination des marchés financiers et leur impact négatif sur l’affectio societatis, ou encore malaise au travail. »

Le Collectif demande de modifier deux articles du Code civil français, dont celui-ci :

« De même, l’article 1833 pourrait être modifié comme suit : « Toute société doit avoir un projet d’entreprise licite et être gérée dans l’intérêt commun des associés et des tiers prenant part, en qualité de salariés, de collaborateurs, de donneurs de crédit, de fournisseurs, de clients ou autrement, au développement de l’entreprise qui doit être réalisé dans des conditions compatibles avec l’accroissement ou la préservation des biens communs. » »

L’entreprise devient à la fois une entité politique dans la société et une organisation politique intra-muros.

Friedman a raison

tiroleÀ l’opposé de la position du Collectif, Friedman admet la division du travail dans la société : les unités décentralisées, telle l’entreprise, sont autonomes « tout en se conformant aux règles de base de la société ». C’est la base d’une société dynamique. De son côté, le Collectif propose un mélange des rôles, des objectifs et des responsabilités.

Dans son récent livre, Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, soulève le problème des objectifs multiples :

« Car, la multiplicité des objectifs crée un conflit entre ces objectifs : quand on donne un objectif à une organisation, celui-ci est aisément contrôlable; quand on lui en donne plusieurs, éventuellement concurrents, on confère en fait un pouvoir discrétionnaire au management qui va devoir et pouvoir choisir le poids à accorder à chacun des objectifs. Pour éviter cette situation, il faut donc que l’agence de notation sociale décide de la façon dont les divers objectifs doivent être agrégés. Avec toutes les difficultés que cela comporte. »¹

Les idées du Collectif gagnent en popularité

Les positions du Collectif continuent de gagner en popularité grâce à différents facteurs dont les deux suivants.

  • Du côté des individus, il existe « l’indéracinable préjugé selon lequel tout acte accompli en vue du profit est par cela même antisocial. »²
  • Du côté des hommes d’affaires, Friedman est impitoyable dans son texte :

« […] l’utilisation du masque de la responsabilité sociétale, et les âneries dites en son nom par des hommes d’affaires intelligents et prestigieux, font clairement du tort aux fondements d’une société libre. J’ai été impressionné à de nombreuses reprises par le caractère schizophrène de beaucoup d’hommes d’affaires. Ils sont capables d’être extrêmement clairvoyants et lucides dans des domaines internes à leur entreprise. Ils sont incroyablement myopes et confus dans des domaines qui sont externes à leur entreprise, mais qui affectent la possible survie de l’entreprise en général. »

¹ Jean Tirole (2016). Économie du bien commun. Paris : Presse universitaires de France, p. 257

² Joseph Aloys Schumpeter (1954). Histoire de l’analyse économique – tome I : L’âge des fondateurs (Des origines à 1790). Paris : Gallimard (2004), p. 329 



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