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La prétention de connaître

La prétention de connaître


Un fléau à combattre plus que jamais!

17/08/2017

La prétention de connaître: elle s’avère une caractéristique d’un présent environnement narcissique que des chercheurs du domaine, comme Jean Twenge et Keith Campbell (2010), ont qualifié d’épidémie. Ainsi, nous y serions tous affectés à différents degrés, du moins par contagion ou par effet de pairs.

La prétention de connaîtreLa prétention de connaître s’exprime dans la rapidité des jugements, le caractère moralisateur ou normatif de ceux-ci et enfin le peu d’intérêt à vérifier leur exactitude après les faits. Dans notre monde rempli d’incertitudes, on s’attend à ce que les conclusions pondérées et probabilistes soient privilégiées. Ce n’est pas le cas, à mon avis: la faveur va aux conclusions rapides, plus ou moins justifiées, et sans reconnaître les limites des connaissances.

Exagération et mélange des genres

On peut facilement le constater: le monde d’aujourd’hui ne privilégie pas toujours la modération. À titre d’exemple, durant plusieurs années, différentes publications du Gouvernement du Québec affichaient sur la page couverture le slogan « Briller parmi les meilleurs ».

L’exagération entraîne aussi le mélange des genres. C’est ainsi que la promotion d’une émission d’affaires publiques à ICI RDI, Le club des Ex, mettait de l’avant cette phrase : « Ils ne sont pas objectifs, ils sont colorés ». Le contenant devient plus important que le contenu.


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Les limites de nos connaissances

Comme j’ai déjà abordé ce sujet dans deux textes, Un brin de connaissance est une chose dangereuse et La fausse précision des données, je référerai plutôt aux témoignages de David Hume et de deux détenteurs de prix Nobel d’économie.

Dans son Essai sur la succession protestante publié en 1752, le philosophe et économiste écossais David Hume écrivait:

« Le philosophe [l’observateur impartial] reconnaîtra tout de suite que toutes les questions politiques sont infiniment compliquées et que, dans une délibération, ne se présente guère une solution qui soit entièrement bonne ou entièrement mauvaise. On peut prévoir que des conséquences, variées et mêlées, découleront de toute mesure et de nombreuses conséquences imprévisibles en résulteront toujours. L’hésitation, la réserve et le doute seront donc ses seuls sentiments dans une telle tentative. »

Qu’affirment par ailleurs les deux détenteurs de prix Nobel sur la profondeur de nos connaissances ? Lors d’un long entretien, l’économiste américain James Heckman faisait la remarque suivante:

« Je dirais donc que dans beaucoup de domaines de l’économie, nous avons moins de connaissances que nous le pensons. Je pense donc qu’il y a une prétention à la connaissance. Il y a beaucoup moins que ce que nous pensons vraiment et que beaucoup de gens croient savoir. »

De son côté, le philosophe et économiste Friedrich Hayek terminait ainsi son discours de réception du Nobel:

« La reconnaissance des limites insurmontables à sa connaissance devrait effectivement donner à celui qui étudie la société, une leçon d’humilité qui devrait lui éviter de se faire complice de cette propension fatale des hommes à vouloir contrôler la société – tendance qui en fait non seulement les tyrans de leurs semblables, mais qui pourraient bien en faire les destructeurs d’une civilisation qu’aucun cerveau n’a conçu, mais qui est née des libres efforts de millions d’individus. »

La prétention de connaître

L’origine du moralisme ambiant

À plusieurs reprises, j’ai exagéré en faisant la remarque suivante : « dans ma jeunesse, les sermons se limitaient à 15 minutes le dimanche matin, aujourd’hui c’est 24 heures sur 24 ».

À mon avis, le sociologue français Raymond Boudon a bien expliqué cette popularité du moralisme:

« On peut avancer que ces différents facteurs – baisse en moyenne des exigences scolaires et universitaires, installation d’une épistémologie disqualifiant la notion d’un savoir objectif – ont produit un autre effet d’importance cruciale : ils ont contribué à provoquer un épanouissement du moralisme dans le milieu enseignant et, au-delà, dans les milieux intellectuels. Car il est plus facile de porter un jugement moral sur tel épisode historique ou sur tel phénomène social que de les comprendre. Comprendre suppose à la fois information et compétence analytique. Porter un jugement moral ne suppose en revanche aucune compétence particulière. La reconnaissance de la capacité de comprendre suppose une conception objectiviste de la connaissance. Pas celle de la capacité de sentir. De plus, si tel jugement moral rencontre la sensibilité d’un certain public ou s’il est conforme aux dogmes qui cimentent tel réseau d’influence, il peut être socialement rentable. » (Boudon, 2004 : 147)



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