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« Il faut concevoir de nouveaux périmètres à la profession d’expert-comptable »


Philippe Arraou, le Président du Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables de France, discute de l'avenir de la profession à l'ère numérique.

22/02/2016
Philippe Arraou
Philippe Arraou

Nous percevons et découvrons, et à peine, l’effet de la technologie et du numérique sur nos modes de vie et sur nos modes d’organisation. Il va sans dire que l’avènement de l’Internet et de toutes les autres technologies qui y sont associées a profondément bouleversé jusqu’à la manière même de concevoir certaines professions qui, de prime abord, semblaient immuables et imperméables à cette véritable révolution que nous vivons. À ce titre, la profession d’expert-comptable n’échappe pas à cette incontournable déferlante. Comment l’expert-comptable peut-il et doit-il s’adapter à cette nouvelle réalité technologique?

Voilà l’une des interrogations soulevées vendredi dernier par Philippe Arraou, président du Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables, l’équivalent français de notre Ordre des comptables professionnels agréés du Québec (CPA), et sur laquelle il a bien voulu entretenir les experts-comptables venus l’entendre à l’hôtel Reine Élizabeth de Montréal, dans le cadre de l’une des Conférences Prestige organisée par les CPA (voir la vidéo en tête d’article). Gestion a eu le privilège et le plaisir de s’entretenir avec M. Arraou, quelques minutes avant son allocution.

Comment entrevoyez-vous l’évolution de la profession d’expert-comptable, dans le contexte de cette économie numérique dans laquelle nous évoluons aujourd’hui?

Nous sommes aujourd’hui placés devant la réalité de l’existence de cette économie numérique, à laquelle nous devons nous adapter. On ne peut pas l’arrêter, et il n’y aurait pas de raisons de l’arrêter. Il y a aujourd’hui une exploitation économique des données et de l’information. Nous, les experts-comptables, sommes concernés, et à double titre. D’abord, pour nos cabinets, parce que dans nos propres organisations, il faut mettre en place la dématérialisation dans la relation avec nos clients. Nous sommes en présence d’une matière, la comptabilité, qui se prête parfaitement à la dématérialisation, puisque nous travaillons avec de l’information. La profession est donc directement concernée. Puis, la Exergue5profession a été conçue et réglementée par le législateur pour apporter de la sécurité à l’économie et aux marchés. Et ces règles de sécurité aujourd’hui, elles se posent, elles sont entières, dans cette économie numérique. Comment apporter cette sécurité dans ces échanges qui sont dématérialisés? Je pense que les experts-comptables peuvent jouer ce rôle sécuritaire, mais avec des textes de loi qu’il faut réécrire. On ne peut pas traiter cette économie numérique avec les outils de l’ancienne économie.

La fiscalité est un exemple de cette situation. Lorsque vous avez une plateforme virtuelle qui diffuse, qui a une grosse activité, qui vend et qui n’a aucune présence dans le pays, il n’y a aucun impôt qui se paie. Il y a de la consommation, et ça échappe à la fiscalité. Les règles fiscales ne sont pas adaptées à la réalité numérique. Il y a beaucoup de questions qui se posent à cet égard.

L’existence d’outils informatisés et automatisés vient remettre en question le rôle traditionnel, entendre ici scriptural, de l’expert-comptable pour un rôle davantage axé sur le conseil. Encore ici, comment envisagez-vous ce changement?

Le besoin des entreprises d’aujourd’hui est de moins en moins en lien avec la comptabilité. Mais par contre, l’entrepreneur a besoin d’être accompagné : il a besoin de conseils. Et nos clients nous sollicitent pour beaucoup de choses, et il faut être compétents dans beaucoup de domaines, ce qui est une vraie gageure!

On est aujourd’hui largement sorti de la comptabilité. Il n’y a plus ce besoin d’avoir un grand professionnel qui sache exprimer de la meilleure façon possible les états financiers pour montrer la situation de l’entreprise. On n’en est plus là. Il faut avoir une vision globale et générale de l’entreprise pour pouvoir bien l’accompagner et la suivre dans beaucoup de domaines, et ces domaines, tels le juridique, le stratégique, le management ou l’exportation, doivent rentrer dans le périmètre de ce qu’est le cabinet d’experts-comptables. Les profils des personnes que nous recrutons aujourd’hui sont de moins en moins des techniciens en comptabilité.

Exergue2Il y a aussi un accompagnement dans la dématérialisation des entreprises qui est à prévoir, et les experts-comptables doivent s’en occuper. Si la comptabilité d’une entreprise est dématérialisée et que celle-ci utilise un logiciel comptable, il n’en demeure pas moins qu’à un moment, il faut avoir un regard pour s’assurer de la cohérence du tout. On ne parle pas de comptabilité, et ça demande certaines connaissances en informatique, par exemple.

À cet égard, est-ce que nos écoles de commerce préparent bien les aspirants à la profession à cette nouvelle réalité?

Ma réponse est oui! Ce sont ceux qui arrivent sur le marché du travail aujourd’hui, qui sont jeunes et qui n’ont pas forcément de l’expérience, qui sont capables d’apporter leurs compétences pour cette transition vers le numérique. C’est leur monde de tous les jours, c’est leur culture et ils ont les réflexes. Et ça se fait davantage
avec eux qu’avec les anciens, qui peuvent avoir un peu de mal. Les écoles de commerce ont cette responsabilité de mettre en marché des jeunes qui sont en phase avec cette numérisation de l’économie, qui ont cette culture, cette ouverture, et qui vont aider les entreprises. Et à ce titre, elles répondent bien à cet enjeu.

Est-ce que l’éthique doit évoluer par rapport à ce nouveau rôle de l’expert-comptable?

Je dirais que non, en ce sens que l’éthique, ce sont des valeurs fondamentales qui ne méritent pas d’être revues dans leur définition. Ces règles d’éthique sont toujours valables et incontournables aujourd’hui. Simplement, il faut les adapter à des outils qui, eux, sont différents, à une économie qui est différente. Un exemple : en France, le législateur entrevoit la numérisation du bulletin de paie, l’établissement de ce dernier étant de la responsabilité de l’expert-comptable en France. Cela ne devrait-il simplifier le travail de l’expert-comptable? Non! Le travail est le même pour faire le bulletin de paie. Mais cela pose une question, celle de la sécurité. Quels sont les acteurs de cette dématérialisation? Qui va le faire? Il faut s’assurer, par exemple, de l’authenticité du bulletin de paie, il faut sécuriser la transmission de ce dernier, tout comme la conservation et l’archivage, etc. Il faut donc s’assurer d’avoir des professionnels qui soient capables de tout faire cela, avec des règles d’éthique solides. Il faut aujourd’hui concevoir de nouveaux périmètres aux experts-comptables pour jouer ce rôle, notamment dans la sécurité des données.

 



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