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Éric Fournier

Éric Fournier – Les horizons lumineux de Moment Factory


Rencontre avec celui qui tient les rênes de cette PME québécoise à la réputation aujourd'hui internationale.

09/09/2016

Depuis l’arrivée d’Éric Fournier à titre de partenaire des deux membres fondateurs, Moment Factory connaît un rayonnement qui se joue des frontières, marquant l’imaginaire avec ses installations qui ont animé la légendaire Sagrada Familia de Barcelone, le spectacle de la mi-temps du Super Bowl 2012 avec Madonna, le magasin-phare d’Oakley sur la 5e Avenue à New York ou la Foresta Lumina, un parcours nocturne illuminé dans le parc de la gorge de Coaticook. Rencontre.

exEntrer chez Moment Factory, c’est pénétrer dans un univers hors norme où la circulation d’une énergie créative est fluide et palpable. Un univers décontracté, branché, invitant. Ici, un employé traverse le couloir en planche à roulettes ; là, un autre travaille tranquillement avec, à ses pieds, un cocker anglais caramel. L’entreprise a récemment emménagé dans un vaste espace de l’avenue du Parc, à Montréal, afin de soutenir sa croissance exponentielle. C’est là où nous avons rencontré Éric Fournier, un homme aux facettes multiples.

Réflexion, action, gestion!

Derrière un ton posé et un discours longuement réfléchi veille un aventurier au regard bleu acier qui valorise le risque et aime à provoquer le destin. Très jeune, il cultive ses passions au moyen d’une exploration attentive du monde qui l’entoure : captivé par les Jeux olympiques de 1976, il vise le sport pour les poussées d’adrénaline et s’adonne au hockey pour gagner; inspiré par un père ingénieur, il rafistole les composants d’un vieux tourne-disque pour alimenter un système d’éclairage. Plus tard, alors étudiant en sciences au collège Édouard-Montpetit, il fonde avec des copains un club de ski qui organise des sorties en montagne, une expérience qui lui révèle les possibilités de la gestion, un domaine pour lequel il se découvre un intérêt marqué.

Éric Fournier
(photo : Martin Girard)

Le petit garçon qui rêvait de devenir chauffeur de déneigeuse comprend que la voie universitaire offre davantage de perspectives qu’une carrière aux commandes d’un chasse-neige. « Mon père a fait toute sa carrière chez Hydro-Québec. Il avait un grand sens du devoir. Je viens d’une famille où les études étaient extrêmement importantes, où l’idée d’une carrière était omniprésente », se souvient Éric Fournier avant d’ajouter, les yeux rieurs : « Le club de ski, même si ça me motivait beaucoup, ce n’était pas très lucratif. » Admis à quatre programmes universitaires (administration, génie, design industriel et informatique), il va là où son cœur le guide. « J’ai choisi l’administration parce que c’est un domaine qui me stimule intellectuellement, tout cet aspect lié à la compréhension et au comportement du consommateur. »

Brillant, curieux, en quête de dépassement, le jeune homme fait ses débuts comme pigiste au sein de la firme de consultants Secor et gravit rapidement divers échelons : d’analyste marketing, il devient conseiller, puis directeur et associé. Surtout, il est exposé à diverses problématiques d’entreprise, véritable tour d’horizon du Québec inc. qui lui permet de devenir un gestionnaire polyvalent, capable de réagir avec efficacité et pertinence selon les situations. « Je découvrais la capacité du Québec à bâtir des entreprises de calibre mondial. C’était l’époque des Cascades, RONA, Quebecor, Transcontinental, Bombardier… » D’ailleurs, Bombardier ne tardera pas à le recruter. Mais en attendant, Éric Fournier profite de ses rencontres avec des figures marquantes, autant d’occasions de réflexion sur l’univers des organisations qu’il côtoie et observe. « Durant tout mon parcours, plusieurs personnes m’ont marqué et influencé. Je pourrais les regrouper en trois catégories : les penseurs, qui réfléchissent, analysent, développent des stratégies; les décideurs, des entrepreneurs qui ont une emprise concrète sur le déploiement de l’entreprise; enfin, ces gestionnaires bien enracinés dans le quotidien du management, qui te ramènent aux enjeux de la gestion au jour le jour », explique le producteur exécutif de Moment Factory.

Des sauts dans le vide

Âgé d’à peine 33 ans et déjà doté d’un solide bagage, Éric Fournier se retrouve donc chez Bombardier, à la direction de la planification stratégique du groupe Transport. Quelques années plus tard, il accepte la vice-présidence de Bombardier aéronautique. Puis, en juillet 2001, à l’étonnement général, il quitte un poste prestigieux que plusieurs pouvaient lui envier, sans rien d’autre devant lui que le désir profond de contrôler pleinement sa destinée. « Ce n’était pas un risque pris par simple goût du risque. C’était plutôt un risque pour éviter de me complaire dans une sécurité, dans une stabilité qui ne stimulait plus. Je sentais que quelque chose me ex1manquait », confie-t-il tranquillement. Un véritable saut dans le vide, sans craintes ni regrets, parce que, selon lui, lorsqu’on est sûr de ses compétences et de ses ressources, on peut sans aucun doute créer un chemin qui comblera nos attentes.

« Autour de moi, les gens étaient inquiets et essayaient de me trouver un nouvel emploi. Mais je leur disais : “Je ne suis pas prêt.” Je ne voulais pas aller trop vite, je voulais prendre le temps et savoir saisir au bon moment les occasions qui se présenteraient », ajoute celui qui, peu de temps après, collaborera avec le Cirque du Soleil. Là encore, il atteint rapidement les hautes sphères, accède au poste de vice-président principal au développement et participe activement au déploiement de nouveaux créneaux de diffusion pour l’entreprise. Mais les mêmes signaux d’insatisfaction reviennent et il se lance de nouveau sans parachute. « Je l’avais fait une fois, pourquoi ça n’aurait pas encore marché? Mais à ce moment-là, je savais qu’il était temps de devenir entrepreneur, avant qu’il ne soit trop tard. » Il décide donc de s’associer à une petite boîte méconnue dont il perçoit le potentiel : Moment Factory.

L’homme d’affaires livre volontiers le secret de ces plongeons réussis : « Dans ma vie, j’ai été exposé à toutes sortes de situations, dont certaines, extrêmement stressantes, m’ont fait comprendre mes limites. Je suis extrêmement sensible à mon rythme. C’est probablement au moment où j’ai quitté Bombardier que j’ai découvert ce besoin d’équilibre. » Une étape fondamentale dont il fera bon usage et qui lui permettra de se recentrer, d’écouter ses signaux. Et qui fera de lui un dirigeant bien ancré dans la réalité.

Place à la création

Quand Éric Fournier se joint à l’équipe des partenaires fondateurs de Moment Factory, Dominic Audet et Sakchin Bessette, il est en pleine possession de ses moyens. Il dispose d’un vaste coffre à outils et entend plus que jamais l’appel de l’entrepreneuriat. Sa première démarche consiste à rédiger un plan d’affaires afin d’obtenir du ex2financement, essentiel au développement de la jeune entreprise. « En écoutant mes partenaires – deux créatifs, un en technologie et l’autre en visuel, pour qui sky is the limit –, j’ai compris la similitude entre leurs ambitions et le marché des options, c’est-à-dire le fait de choisir plusieurs territoires en espérant qu’il s’y passe des choses qui rapporteront. Pas besoin d’en être certain, mais le fait de viser plusieurs options sur différents territoires au lieu de miser sur les seules actions d’un territoire unique diminue les risques pour l’entreprise. Concrètement, nous avons documenté des projets multiples dans des domaines variés et les avons diffusés sur le Web. Ensuite, les gens nous ont appelés : certains marchés ont explosé, et d’autres, qui semblaient prometteurs, sont tombés dans l’oubli, faute de demande », explique le stratège.

Autrement dit, Moment Factory a sondé les horizons selon les perspectives que les partenaires avaient le goût d’explorer, donnant à la création le potentiel de s’exprimer. Du coup, tout est devenu plus simple et plus rentable : « Les demandes nous arrivaient de partout dans le monde. Grâce au Web, je n’avais même plus à me déplacer. Et l’éventuel client, qui avait déjà visionné plusieurs ex3de nos projets, n’avait plus que deux questions : est-ce que ce type de projet est possible pour moi et combien ça coûte. Le dialogue devenait alors extrêmement productif parce qu’on était directement branchés sur besoin du client. Nous n’étions pas dans l’évocation de possibilités. » Encore aujourd’hui, Moment Factory reçoit deux ou trois demandes de projet par jour. « Il y a beaucoup de demandes, mais surtout, fondamentalement, il y a la volonté de contrôler sa destinée », ajoute l’homme d’affaires après un léger silence.

Une stratégie gagnante pour Moment Factory, qui favorise une gestion des risques différente afin de laisser place à l’innovation en essayant non pas d’organiser la création mais de délimiter certains enjeux, commerciaux, financiers ou organisationnels. Dans cet environnement, les créatifs peuvent s’épanouir pleinement, dans une grande liberté. Bref, il s’agissait de délaisser les modèles de gestion désuets et de se permettre de sortir du cadre, parce que les idées ne se trouvent pas toujours là où on s’y attend.

L’expérience Moment Factory

C’est d’ailleurs à des endroits inusités que Moment Factory se plaît à nous mener. Que ce soit au moyen de spectacles, d’événements spéciaux, d’installations temporaires ou d’espaces publics particuliers, l’entreprise utilise ses forces dans le domaine du multimédia pour créer une expérience qui fera naître l’émotion. « Nos clients ne regardent pas nos vidéos comme un pitch de vente mais comme une véritable expérience. Dès lors, c’est facile de s’y associer. Aujourd’hui, les gens sont bombardés de stimuli. Tout est disponible facilement, sur le Web, à la télé, etc.. Le défi, c’est de réussir à se démarquer », souligne Éric Fournier. Et derrière cette ex4expérience, il y a une réflexion porteuse que s’est appropriée Moment Factory.

Le slogan de Moment Factory, « On fait ça en public », sous-entend une expérience collective. En créant des expériences publiques, l’entreprise a décidé de répondre à cette tendance vers l’individualisation : l’être humain recherche un contact, une relation avec les autres. « Sinon, les magasins fermeraient leurs portes et les humains demeureraient reclus dans leur sous-sol », imagine l’entrepreneur, qui ajoute ensuite : « Le timing était parfait parce qu’il y a de nombreux commerces ou entreprises qui ont besoin de soutien pour attirer des clients et des spectateurs. » Cette approche ingénieuse permet au studio créatif de trouver son propre terrain de jeu en délimitant un environnement encore peu exploré où il a construit une expertise unique. À tel point que la Caisse de dépôt et placement du Québec a récemment décidé d’investir 18 millions de dollars dans la création d’une entité Moment Factory consacrée à la conception de systèmes multimédias pour les entreprises qui décident d’entrer dans l’univers de l’expérientiel.

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(photo : Moment Factory)

Dans un secteur d’activité encore flou, difficile à saisir et que même Statistique Canada n’a pas réussi à classer, les horizons se définissent puis se redessinent et évoluent à grande vitesse, laissant place à plusieurs possibilités. Si bon nombre de joueurs émergent à l’heure actuelle, Éric Fournier évoque la concurrence sans inquiétude : « C’est un monde en explosion qui évolue positivement grâce à de nombreuse boîtes partout dans le monde, avec des créatifs qui font preuve d’un grand talent. Quant à nous, nous progressons très bien là-dedans. Nous ne sommes pas dans une logique de concurrence : toutes ces boîtes qui créent de belles choses rendent l’industrie plus intéressante. Nous existons parmi d’autres, sans viser à être la plus grosse boîte mais plutôt en continuant à concevoir des environnements expérientiels pertinents. »

(photo : Moment Factory)
(photo : Moment Factory)

La légitimité des projets s’inscrit en tant que critère essentiel parce que chacun d’eux coûte cher, comporte son lot de difficultés et s’appuie sur des technologies extrêmement sophistiquées. « Certains projets ont été plus difficiles que d’autres, évidemment. Mais les exigences du spectacle et de l’événementiel sont implacables : on ne peut pas se tromper, parce que si le show est à 8 h, il faut être prêt. Tu ne peux pas dire à Madonna d’arriver à la fin du Super Bowl plutôt qu’à la mi-temps! Toute la machine de création est organisée en conséquence afin de livrer la marchandise », affirme calmement le producteur exécutif. Bien sûr, certains projets ont coûté plus cher que prévu ou ont été de véritables défis techniques; certains spectateurs ont parfois pu être secoués par l’expérience. Mais les projets de Moment Factory réussissent invariablement à soulever l’enthousiasme.

Des ressources humaines à l’ère numérique

Composée d’une équipe de près de 200 personnes dont la moitié provient de l’étranger, Moment Factory emploie des designers graphiques, des animateurs 2D et 3D, des designers d’éclairages, des programmeurs, des ingénieurs, des architectes, des scénographes et de nombreux experts dans des domaines technologiques variés. En effet, pour emballer l’espace avec de la lumière et des images, il est essentiel de demeurer à l’affût de technologies qui mènent toujours plus loin. Les dirigeants du studio de création sont donc continuellement à la recherche d’expertises pointues, dont les détenteurs doivent néanmoins être formés pendant plusieurs mois afin que chaque nouvel employé s’approprie le savoir-faire propre à Moment Factory.

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(photo : Martin Girard)

Une fois intégré ce personnel créatif – dont la moyenne d’âge frôle la trentaine d’années –, il s’agit de lui offrir un environnement où il pourra déployer tout son potentiel. « On ne se rend pas compte à quel point le rôle du gestionnaire a évolué de façon positive », souligne le leader, fier d’exhiber sa collection de livres anciens sur le management qui orne le mur d’un coin de son bureau. « Je suis un fan des vieilles théories en gestion. Cette collection, « The Irwin Series in Business », qui date des années 1950, me permet de me grounder dans mon rôle au quotidien, qui est complètement éclaté par rapport à ces principes de gestion pourtant encore valables. La différence, c’est la manière de les concrétiser », raconte Éric Fournier dans un élan de jubilation. Les répercussions des outils de communication comme Internet, Facebook, Twitter ou tout autre plateforme de collaboration remettent complètement en question le leadership et la structure hiérarchique, selon l’associé de Moment Factory, qui valorise quant à lui une structure réduite à trois niveaux. « Aujourd’hui, on peut parler à 25 personnes en même temps et leur dire exactement ce qui se passe. C’est tout à fait réaliste de gérer autant de monde en temps réel. On peut donc envisager de coordonner quelque 1500 personnes avec trois niveaux hiérarchiques. C’était impensable auparavant. »

Autre particularité de son environnement moderne qui fascine le gestionnaire : le multiculturalisme. « Je suis stimulé par cette jeunesse dynamique, allumée et ouverte sur le monde. Je suis témoin de l’évolution de ces jeunes employés qui s’assument, je vois des couples se former, véritable amalgame des cultures de partout dans le monde, qui se rencontrent ici, à Montréal, et qui fondent leur famille. C’est un reflet des valeurs que j’aime de Montréal. » Pourtant, Éric Fournier sait être très critique envers cette ville à laquelle il reproche de ne pas exploiter pleinement son potentiel créatif. « Où est la créativité de Montréal quand on regarde son paysage envahi de ex5cônes orange? Partout dans le monde, les choix architecturaux de certaines villes respirent la créativité. Montréal a misé sur ses souterrains : je crois qu’il est temps qu’on en sorte! Je souhaite que notre créativité s’exprime dans l’espace », lance avec ardeur le jeune leader, qui ajoute que 2017, année du 350e anniversaire de la fondation de Montréal, sera l’occasion de lancer de grands projets auxquels les jeunes, qui n’ont connu ni Expo 67 ni les Jeux olympiques de 1976, pourront s’identifier. « Pour qu’ils puissent dire : “J’étais là.” ». C’est également parce qu’il croit à la relève, qu’Éric Fournier a eu envie de présenter son parcours et sa vision entrepreneuriale devant des étudiants lors d’une master class à l’EM Lyon, à l’occasion des Entretiens Jacques Cartier ce 22 novembre.

Bien établie à Montréal et dotée de bureaux à Los Angeles, Paris et Londres, Moment Factory poursuit sa conquête de l’expérientiel. Quant à Éric Fournier, président de la Table d’entrepreneurship de Montréal, sa réflexion sur l’industrie créative de la métropole, positionnée à l’échelle internationale, le mène à livrer un combat qui lui tient à cœur : « Nous avons de belles entreprises, mais il manque la volonté de commercialiser ce talent à l’international. Nous avons favorisé la production, nous avons créé des emplois au lieu de créer de la valeur. Il est temps de privilégier l’inventivité, l’innovation, la propriété intellectuelle. Mon gros chantier, c’est celui-là : faire prendre conscience de l’importance de miser sur la création d’idées… pour contrôler pleinement sa destinée. »

Pour regarder notre entrevue vidéo avec Éric Fournier, cliquez ici

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