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« L’innovation, ce n’est pas l’invention! »

« L’innovation, ce n’est pas l’invention! »


Comment un chercheur devient-il un entrepreneur? Rencontre avec Guy Stremsdoerfer, fondateur de Jet Metal, l’une des plus performantes jeunes pousses technologiques françaises.

06/12/2016

De la recherche universitaire à la création d’une start-up, le chemin de la réussite et de l’innovation est jalonné de préjugés et d’échecs. À l’occasion d’un colloque sur l’innovation, aux Entretiens Jacques-Cartier qui se sont tenus à Lyon en novembre dernier, Guy Stremsdoerfer, chercheur, inventeur et entrepreneur, livre un témoignage édifiant sur la genèse de son entreprise, Jet Metal Technologies.

 « L’innovation, ce n’est pas l’invention! »« Avant d’être un succès, Jet Metal a été un échec, mais comme le disait Socrate, la chute n’est pas un échec. L’échec, c’est de rester là où on est tombé ». Docteur-ingénieur en chimie analytique, Guy Stremsdoerfer travaille comme professeur et chercheur à l’École Centrale de Lyon, une prestigieuse université française. Dans les années 90, il développe une technologie innovante de métallisation des matériaux : la pulvérisation dynamique. « Mon idée était nouvelle, mais pas révolutionnaire, explique-t-il, comme universitaire, je creusais mon sillon, je déposais des brevets et me faisais évaluer par mes pairs. J’évoluais dans un microcosme confortable, mais qui s’avérait étroit et de plus, pas très rémunérateur… » Au lieu de se contenter de publier ses travaux dans des revues universitaires, il décide donc de s’adresser à des magazines industriels. « Je reçois alors de nombreuses questions de professionnels qui me demandent de répondre à des besoins précis, pour toutes sortes de produits. La chance, c’est de créer des occasions d’affaires, dit-on. En me faisant sortir de mon microcosme et en m’obligeant à travailler dans des temps qui n’avaient plus rien à voir avec celui de la recherche universitaire, ces nouvelles sollicitations ont entraîné pour moi des possibilités d’innovation. » Il commence à trouver des solutions techniques, « relativement simples ». Mais il se heurte aux préjugés de son milieu de chercheurs. « Il faut comprendre qu’en France, dans le milieu universitaire de l’époque, l’innovation était politiquement incorrecte! Ce n’est heureusement plus le cas. Mais mes organismes de tutelle refusent de prendre un brevet sur mon invention. En 1997, je le fais donc sur mes propres ressources. On me dit ensuite qu’il est important de transférer cette technologie au monde industriel. Pendant dix ans, j’essaye, mais cela ne marche pas. Je n’avais pas compris que l’invention, ce n’est pas l’innovation. Pour passer de l’un à l’autre, il faut penser différemment. Or, je raisonnais comme un chercheur, pas comme un entrepreneur. J’étais dans un labo hyperperformant et je cherchais le truc que personne n’a trouvé, mais… qui n’intéresse justement personne! »

Guy Stremsdoerfer finit par réaliser que les entreprises n’ont pas besoin de développer une technologie, mais qu’elles veulent l’utiliser, tout simplement! « On me demandait une faisabilité industrielle pour métalliser, par exemple, un flacon de parfum, pas un procédé de métallisation », dit-il. Le chercheur comprend qu’il doit apprendre de cet échec et passer à une autre étape.

 « L’innovation, ce n’est pas l’invention! »

La suite logique est donc la création d’une start-up industrielle. En 2007, Jet Metal Technologie est lancé, avec environ 60 000 € et deux étudiants. Un an plus tard, première validation industrielle du procédé dans le domaine de la décoration et première recherche de financement pour le développement de l’entreprise. La start-up est sur ses rails. Son modèle d’affaires? « Celui de Nescafé, dit-il, on vend des unités de production, – c’est l’équivalent de la cafetière, pas trop cher –, mais surtout on vend les consommables, les capsules, et c’est ça qui rapporte. Sur une unité, on met environ 70 millions de pièces et cela marche 24 h par jour. » Cinq ans et quelques collectes de fonds plus tard, la start-up passe de 4 à 30 employés, d’un petit labo d’université à Lyon de 40 m2 à 300 m2 de labos et 2 500 m2 de locaux. Jet Metal exploite aujourd’hui une vingtaine de lignes de production sur trois continents, de la France à la Pologne, de Shanghai à Sao Paulo, et son chiffre d’affaires s’élève à environ 6 millions d’euros.

Mais l’entreprise continue à entretenir une culture de l’innovation. « On ne pouvait pas garder le modèle d’affaires « à la Nescafé » sans évoluer, explique le professeur. Il faut continuer à créer de nouveaux procédés pour de nouveaux produits, que ce soit dans le secteur automobile, aéronautique, électronique, médical ou textile. Et donc continuer à répondre aux questions d’industriels comme : « Est-ce qu’on pourrait imaginer des couvertures de survie avec un revêtement antibactérien, pour limiter la propagation d’Ebola? » On ne sait pas faire, à priori, mais on va chercher et trouver… » Jet Metal est aujourd’hui classée parmi les 50 meilleures start-ups technologiques en France.



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